| L'Œuvre - 06 juin 1926 |
L'«école unique» et l'exemple italien
Il y a donc encore des démocrates têtus, qui ne jettent pas le manche après la cognée, et qui n'admettent pas qu'aux premières résistances rencontrées on doive abandonner, comme tout à fait utopique, l'idéal de l'égalité des enfants devant l'instruction, l'idéal de l'école unique ?
Félicitons le Comité d'études et d'action qui s'est formé tant pour réchauffer le zèle des autorités scolaires que pour éclairer l'opinion publique.
Il a tout à fait raison de nous rappeler à tous que, pour éviter «les déceptions consécutives à des apparences de réforme», il faut voir le problème de l'éducation nationale dans son ensemble, et se représenter les «mesures préparatoires» nécessaires.
Comme il y a fagot et fagot, il y a école unique et école unique. Et il ne suffira certes pas, pour que la démocratie soit satisfaite, d'installer au point de départ, dans les années de début, un enseignement uniforme, avec programmes identiques et maîtres de même origine. L'entrée de jeu n'est certes pas méprisable. Mais voudrait-on s'en tenir là que ce serait vraiment une mesure pour rien.
Un exemple nous vient à point pour éclairer ce danger: celui de l'Italie, dont M. Goy, directeur du bureau de renseignements scientifiques à la Sorbonne, explique avec un louable effort d'impartialité, dans un gros livre de 500 pages, la Politique scolaire.
Les gens qui veulent à toute force nous faire admirer l'Italie nouvelle ne se contentent pas de nous répéter: «Les trains, là-bas, arrivent désormais à l'heure.» ils ajoutent malicieusement : Voyez l'école mussolinienne. Voyez la réforme la plus fasciste de toutes les réformes qu'un philosophe, érigé en ministre du dictateur, a pu mener à bien en quelques mois. Cette école unique que vos démocrates français ne réussissent pas à mettre sur pied, elle est une réalité en terre italienne.»
Voyons donc, mais voyons en effet tous les aspects du problème.
Il est exact que le système créé par Casati, conservé par Gentile, repose sur une école élémentaire commune, où l'on passe quatre années. C'est la Grundschule rêvée par les Allemands au lendemain de la guerre. Et puisque tous les enfants, à quelque classe sociale que leurs parents appartiennent, se rencontrent sur les mêmes bancs, c'est bien l'«école unique».
Soit. Mais attendez la suite et regardez si le système répond à votre idéal. L'enseignement moyen est organisé de telle sorte que les écoles de culture générale, qui conduisent à l'enseignement supérieur, soient pratiquement réservées aux enfants de l'«élite» sociale. Pour le bas peuple, des «écoles complémentaires» seront bonnes, qui ôteront à ses enfants l'idée et les moyens de brûler les étapes. On ne les verra pas, ceux-là, encombrer les Universités d'où les instituteurs, au surplus, sont exclus soigneusement. Bref, tout le système, comme l'observe son commentateur, admet comme définitive la sélection par la fortune: c'est à une élite de naissance, non à une élite intellectuelle, que ces philosophes-dictateurs veulent faire place dans ce qu'on appelle les hautes sphères. Et voilà comment les organisateurs de l'«école unique», en Italie, entendent l'égalité devant l'instruction.
Si la réforme scolaire devait chez nous conduire à pareille impasse, merci du cadeau...
C. Bouglé
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