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L'Œuvre - 06 juin 1926


L'Oeuvre 1926 06 06 Comment on écrit l'Histoire. Le correspondant de guerre

Comment on écrit l'histoire.

Je ne sais pas ce que l'avenir me réserve, mais il faudra vraiment que je meure de faim pour devenir un jour correspondant de guerre.
Il faut aimer son métier : le correspondant de guerre doit aimer la guerre, et je l'exècre.
Le journaliste doit mettre sa vanité à dire ce qu'il voit. Or, si les correspondants de guerre, depuis qu'il y a des guerres, avaient dit ce qu'ils avaient eu l'occasion de voir, il est bien évident que les civils ne tiendraient plus et qu'on aurait triomphé de la guerre comme de la peste, de la lèpre, du croup et de nombreuses épidémies, dépourvues de revues, de fanfares, si ce n'est de croix de bois.
Le correspondant de guerre emporte avec lui son lyrisme. Il ne s'attendrit guère plus sur ceux de son pays que sur ceux des adversaires qui tombent. Il écrit avec une légèreté qui touche à l'inconscience: «Nos pertes sont insignifiantes», comme si la mort d'un homme pouvait être insignifiante et ne signifiait pas qu'il est tombé pour défendre des intérêts ou des vanités.
«Nous n'avons perdu que deux mille hommes...» Ohé! Ohé! la vie est belle pour ceux qui survivent... jusqu'au lendemain matin où il faut remettre ça.
Le correspondant de guerre développe avec optimisme le communiqué. Aucun changement sur le reste du front. Il reçoit des directives du général qui l'invite à sa popote. Il écoute l'aimable officier de liaison qui lui suggère doucement les termes de son article.
Hypnotisme! il entend des soldats qui refusent de retourner à l'arrière, des blessés qui pleurent de rage à l'idée d'être évacués. Ce n'est pas un malhonnête homme qui cherche à tromper ses lecteurs, c'est un pauvre homme qui subit l'influence d'un milieu, d'une atmosphère... Et puis, peut- être, sait-il ce qu'on demande de lui ?..
Je ne prêche ni la résignation, ni même la sagesse. Je ne sais pas s'il y a des guerres nécessairee, indispensables, mais j'ai peur que la façon de raconter l'histoire soit dangereuse et que les récits, tels qu'on les fait, des épopées soient la cause principale d'un état d'esprit qui vaut à notre lamentable humanité cette suite de tueries permanente.

D.


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