| L'Œuvre - 06 juin 1926 |
A côté
Bibliophilie féminine
C'est fait. Nous avons une société de femmes bibliophiles, la Société des Cent-Une. Ces dames vont s'empresser de faire imprimer à leurs frais un livre de leur choix, dont elles auront également choisi l'illustrateur. Sera-ce un livre de romancière illustré par une peintresse ? Peu importe. Le principal est que ce livre coûte très cher à établir et qu'il fasse un prix plus élevé encore quand il passera en vente publique. Car on sait que le plaisir du bibliophile, à notre époque, est de pouvoir se dire qu'il a acheté relativement bon marché des livres qu'il revendra, quand il voudra, relativement cher. L'amour des livres n'est pour rien là-dedans. Ce ne sont pas les livres que les bibliophiles aiment, c'est leur cote. Même observation pour la peinture, pour les bibelots, pour tout... Pardon, je me trompe : les possesseurs d'autos aiment, je crois, leurs autos pour elles-mêmes, et en dépit de tous les embêtements qu'elles leur causent et de tout l'argent qu'elles leur coûtent. A part cette exception, nos contemporains ont beau se flatter d'avoir la passion de ceci, de cela, de la peinture, des livres, des timbres, des tapisseries, des chapeaux de Napoléon, des gravure, etc., ce n'est pas vrai ; ils n'ont qu'une passion, celle du jeu. Seul, le hasard les guide dans la décision qu'ils prennent un beau matin de jouer sur la peinture, sur les livres ou sur les bibelots. Ils se fichent complètement, au fond, des bibelots, des livres et des tableaux ; ils n'aiment que l'argent, l'idée de l'argent, et, comme l'argent, en France, c'est du papier et que le papier se déprécie de plus en plus, le rêve qu'inconsciemment ou non nos collectionneurs modernes caressent dans le fond de leur cœur, c'est de posséder des dollars, beaucoup de dollars... La vraie collection dont ils rêvent, c'est une collection de dollars. Et je les mets au défi de soutenir sincèrement le contraire !
Jusqu'à présent, les femmes avaient gardé la réputation d'aimer la lecture. Mais les voilà qui vont se mettre à imiter les hommes, médecins, avocats, boursiers, voire gens de lettres, qui se flattent d'aimer les livres et qui ne lisent jamais.
La bibliophilie féminine est une conquête dont je n'ai guère envie de féliciter le féminisme.
André Billy
André Billy n'aurat-il pas tort ?
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