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L'Homme Libre - 25 mai 1926


L'Homme libre 1926 05 25 Eloquence parlementaire

CHRONIQUE DU TEMPS ACTUEL
L'ELOQUENCE PARLEMENTAIRE
par Paul LOMBARD

Nous sommes un peuple de grammairiens. Cette vérité, d'habiles prospecteurs de nos origines, gens que Barbey d'Aurevilly nommerait prophètes du passé, l'ont trouvée dans les premiers témoignages de notre histoire et de notre littérature. M. André Thérive sert de son mieux cette légende, que contredisent quotidiennement la librairie, le journalisme, et les proclamations officielles.
La fin du dix-huitième siècle et tout le dix-neuvième nous ont ouvert les écluses de l'éloquence.
Grammaire, éloquence: deux sources de notre génie. Mais la grande mamelle nourricière, c'est l'interruption. L'esprit français s'y façonne et s'y alimente. C'est dans les exercices de l'obstruction que nous sommes un peuple vraiment spirituel. De là, sans doute, dérive qu'un discours n'est ni un divertissement de mandarins, ni un acte, mais un véritable tour de force.
Il faut n'avoir jamais assisté à une séance de la Chambre pour s'étonner de la prétention de certains hommes politiques qui se figurent sérieusement avoir agi quand ils n'ont fait que parler.
A peine l'orateur occupe-t-il la tribune, à peine a-t-il déployé les feuillets d'un discours très étudié dont il a pris soin de corriger l'aridité par d'avenantes formules, des tours heureux, un plaisant défilé d'images, qu'un mot, un seul : «Clôture ! », le fixe étonné, dans la posture désarticulée du pantin. «Clôture», mot décourageant, qui part, tout seul, comme la balle aveugle des drames obscurs de l'adultère. Qui l'a prononcé le premier ? Un député qui rêve d'un jardin de la banlieue parisienne ? Ou, plus vraisemblablement, un journaliste pressé de dîner en ville, et qui ne le peut sans avoir mis le point final à son compte rendu? On ne sait. Le président de la Chambre n'est jamais un homme curieux. Le mot a été dit: il faut lui faire un sort.
Quelqu'un, proclame-t-il, a demandé la clôture ?
Oui, répondent d'une voix unanime les députés soudain réconciliés.
En conséquence, ajoute le président, je prie l'orateur de ne pas traiter le fond du débat, et de parler contre la clôture.
Ainsi, le président, interprétant la volonté de l'assemblée, exige du malheureux orateur un discours pour lequel il n'est nullement préparé. Mais le supplicié se ressaisit promptement, il avale une gorgée d'eau, commence à parler non dans le sens de son discours, mais selon les exigences nouvelles. Mettant à profit l'accablement de ses collègues et l'indulgence du président, il s'écarte du sentier, et, par un long détour, arrive, tout doucement, bon apôtre, au cœur du sujet dont il avait dû se détacher tout d'abord.
Quand il a franchi ce premier obstacle, et que sa thèse se dessine, il n'est nullement au bout de ses peines. Certes, il marque un point, enregistre une authentique victoire, mais les ennemis lui viennent en foule. Il voit, flore monstrueuse, les interruptions éclater de tous côtés. L'interruption, c'est ça qu'il faut prévoir, et tuer tout de suite sans pitié. C'est une graine à forme massive, de nature sournoise et pullulante. Elle prospère dans les terrains mous et glissants qui bordent les tribunes parlementaires. Certains orateurs que servent des moyens élémentaires, font appel, pour l'anéantir, au président, dont l'ombre géante se lève alors, comme une protection. Mais, à lui le beau rôle ! D'autres émettent, d'une voix plaintive, de menus aphorismes sur la décence, apanage des vieilles assemblées parlementaires. Mais les orateurs de classe, négligeant les allusions générales, toujours désobligeantes, recherchent le corps à corps, haletant, mais bref.
Interrompu au milieu d'une période, Marius Moutet décoche ce droit :
- Monsieur Regaud, vous êtes à la fois mon adversaire politique et mon ami. Adversaire politique, je ne vous empêche pas de dire des bêtises, mais ami, je le déplore.
C'est la manière forte.
M. Joseph Barthélemy y met plus de formes: il est vrai que nous sommes le 12 janvier 1926, et que l'éloquence parlementaire ne cesse de faire des progrès.
- Monsieur Triballet, dit-il à son agresseur, je ne vous ai jamais interrompu dans vos magnifiques discours. Rendez-moi la pareille pour ma modeste intervention.
Voici un troisième système: celui de Waldeck-Rousseau. Remarquant, au fort de son discours, que M. Méline, depuis plusieurs minutes, s'efforçait de l'interrompre, il s'arrête net. Sa phrase, faite de chaînons rigoureusement articulés, est comme brisée par le coup de frein de la mâchoire brutalement refermée. Cela donne au dernier mot tombé du haut de la tribune l'éclat d'une cassure fraîche. Et voici le tableau, bien digne d'inspirer un grand peintre : Waldeck-Rousseau observe, d'un œil glacé, ce qui sort de la bouche de Méline. Cet œil, cette bouche, la minute se résume en ces deux éléments incompatibles, sans mesure commune. Lorsque Méline a fini, Waldeck-Rousseau se détourne, et dit simplement :
- Je continue.
C'est un mot. Il eut un prodigieux succès, et Méline en resta tout pantois. L'essentiel, en de certaines circonstances, est de décourager l'interrupteur. Il est des orateurs, hélas ! qui possèdent le don, involontaire, de l'encourager.
- Mais taisez-vous done, crie M. Biré à M. Parvy, qui riposte:
- Vous avez le droit de le faire vous-même.
- Mon cher ami, dit un jour M. Poincaré à un sénateur de la droite, vous m'étonnerez toujours. Vos interruptions ne semblent jamais partir du même côté que vos discours.
Il y eut un moment de stupeur. A la réflexion, il apparut que M. Poincaré avait voulu signifier que si les discours de son collègue étaient d'un homme de droite, ses interruptions trahissaient une fougue seulement tolérable aux hommes de gauche.
Le sénateur répondit simplement :
- Non, mon cher ami, je ne devrais pas avoir à rappeler au cousin du mathématicien Henri Poincaré, que les extrêmes se touchent.
Ce sont là séances académiques. N'attendez point que j'en dise du mal. Quand les héros de Shakespeare échangent des discours, c'est que, déjà, ils ne songent plus à se battre.

Paul LOMBARD.


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