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La Dépêche - 30 mai 1926


v La Dépêche 1926 05 30 Le traité de Versailles a un défaut... c'est un pur anachronisme

Idées et Doctrines

La folie des changes

On a fait souvent la remarque, empruntée à Napoléon, qu'à toute guerre nouvelle doivent logiquement correspondre de nouveaux moyens de combat. Ce qui est vrai de la guerre n'est pas moins exact de la paix. Bismarck avait coutume de dire qu'il ne faut pas faire de diplomatie à plus de dix ans d'échéance. C'était une façon d'exprimer que la diplomatie elle-même se renouvelle et que ses procédés varient avec les époques. Par malheur les hommes d'Etat qui nous ont gratifié de notre traité de Versailles n'ont pas paru le savoir. Le traité de Versailles a un défaut qui dispense d'énumérer tous les autres. C'est un pur anachronisme. En 1919 M. Clemenceau comprit la paix comme il eût pu la comprendre en l'année 1872. Il voulut rendre à l'Allemagne la monnaie de 1870. La paix qu'il nous laissa est une paix «bismarkienne». Le traité de Versailles et le traité de Francfort se répondent et se correspondent. A cela près que l'un consacrait le vol de deux provinces et que l'autre consacra la réparation de ce rapt, les deux traités ont eu pour but de mettre le vaincu sous le genou du vainqueur. La politique qui a suivi l'armistice fut calquée sur ce modèle. Politique du poing tendu telle fut l'occupation de la Ruhr. Politique de chiens de faïence qui de la paix n'a que le nom. Je n'en blâme ni M. Poincaré, ni M. Clemenceau. Leur montre n'était plus à l'heure. Leur excuse est qu'ils étaient l'un et l'autre de bonne foi. Une seconde excuse est qu'au lendemain du conflit la plupart des nations belligérantes se sont recroquevillées dans leur nationalisme de la veille et que la plupart y persistent. L'erreur de ces deux hommes d'Etat, comme celle de divers peuples est de n'avoir pas vu tout de suite que la guerre de 1914 n'avait pas été comme celle de 1870 le duel de deux armées, mais la mêlée d'un continent, et qu'après cet immense cataclysme le problème de la paix se posait sous des conditions différentes. Comme tout est à refaire sur ce vaste champ de bataille et sur cet amas de ruines qui s'appelle la vieille Europe et, comme toutes les nations, appauvries par quatre années de carnages et de dépenses sont vouées à leur propre relèvement, il a bien fallu s'apercevoir que toutes ces nations étaient tributaires les unes des autres, et par conséquent solidaires. Leurs besoins et leurs intérêts se pénètrent. On ne peut causer à une seule quelque grave préjudice que les autres n'en ressentent le contre-coup. On commence à se rendre compte que pour être un pur Français ou un parfait Allemand, il n'est pas moins indispensable d'être un «bon européen». C'est la formule du jour. Elle signifie qu'il y a lieu de regarder les problèmes de l'après-guerre sous un angle un peu plus ouvert que celui de nos anciens égoïsmes nationaux. Le grand honneur de la France est d'avoir entrevu ce nouvel ordre de choses et d'y avoir adapté sa politique extérieure. Il ne s'agit pas, bien entendu, de chevaucher la chimère et de croire que nous touchons à la porte du paradis. Il ne s'agit que de nous libérer d'un chauvinisme désuet autant que mesquin, de reconnaître l'interdépendance économique des peuples et d'internationaliser les problèmes avec la conviction que le salut des uns n'ira pas sans l'aide des autres.
Cette conception dont chaque jour fait éclater l'évidence, est vraie dans l’ordre économique, en raison de la variété des changes. Dans l'ordre financier elle ne saurait l'être moins, en raison de l'internationalisme des capitaux. Il est donc assez naturel qu'elle le soit aussi dans l'ordre monétaire, les Bourses des divers pays faisant fonction de vases communiquants. La solution du cambisme doit donc être internationale.
L'interdépendance des intérêts s'affirme ici comme ailleurs. Lorsqu'une nation pâtit de la baisse de sa devise, la nation d'en face peut souffrir de la hausse de la sienne. Nous en avons tout près de nous l'exemple le plus probant. Regardez donc la Suisse. Le cours du change lui est prodiguement favorable. Qu'arrive-t-il ? C'est que Genève qui vivait de ses touristes et qui s'enrichissait des étrangers, donne aujourd'hui l'impression d'être déserte. Elle paraît deux fois trop grande pour le nombre de ses habitants. Des écriteaux de location s'étalent à tous les immeubles. Les palaces sont loin des encombrements de naguère. Les boutiques écoulent mal le stock de leurs marchandises. La clientèle va acheter dans la plus proche des localités françaises. Résultat : le budget de la ville est en déficit sensible. Genève s'appauvrit de toute l'étendue de son apparente richesse. Ce qui arrive à la Suisse pourrait fort bien arriver à de plus puissants seigneurs. Le jour où notre devise serait si bas, si bas que nous ne puissions plus aborder les places de Londres ou de New-York, l'Angleterre et l’Amérique perdraient notre clientèle Si tous les pays dont la devise se serait pareillement écroulée, interrompaient leurs achats, trouveraient-elles de suffisants debouchés et s'en faire des bénéfices ? Elles perdraient dans leur négoce et dans leur industrie ce qu'elles ont l'air de gagner au tableau des changes. D'où il est permis de conclure que tous les pays, que leur change soit florissant ou qu'il soit malchanceux, ont un commun intérêt à guérir de cette folie des changes qui trouble l'équilibre économique de l'Europe. Comment nous en préserver? Il faut voir comment joue le change. On a beaucoup disserté sur ce mystérieux chapitre. Les fluctuations de la cote, on les expliquait un jour d'une manière et le lendemain d'une autre. Mais les explications étaient aussi incohérentes que le phénomène lui-même. C'est qu'on cherchait de la logique où peut-être il n'y en a guère. Les erreurs de la science économique ont toujours tenu à ce fait que, dans ses statistiques et ses calculs, elle ne tenait compte que des faits, mais négligeait le facteur humain. On le néglige un peu trop dans cette affaire des changes. Il est possible au bout du compte qu'il y joue le rôle essentiel.
Le principe du change est que la monnaie fiduciaire reste à parité de l'or quand elle a pour garantie une égale quantité de ce métal ou qu'elle ne s'en écarte pas au point de gêner le remboursement. Au delà de cette limite la valeur du papier-monnaie repose sur le crédit. Par là elle devient contestable. Par là elle est un objet de spéculation. Par là elle donne matière aux coups de Bourse. Le bon sens voudrait que, le crédit d'une nation étant conditionné par sa richesse, la cote du papier-monnaie se mesurât également à la même aune. Or, l'exprience démontre qu'il n'en est rien. L'Espagne n'est pas plus riche que la France et sans doute l'est-elle moins. La peseta cependant fait la nique à nos vingt sous. De même pour l'Italie. La lire prime le franc. Pourquoi les gens de finance contestent-ils un peu moins le crédit des deux péninsules que le crédit de la France ? Il ne faut pas demander aux spéculateurs leurs raisons. Ces gens-là n'ont que des prétextes. Je pourrais, par plus d'un exemple, démontrer que les événements politiques même les plus graves n'influent sur les cours des Bourses que dans la mesure où la spéculation consent à les utiliser pour ses jeux. Ainsi en est-il pour le change. La manoeuvre est aujourd'hui de spéculer sur le franc comme naguère sur le mark. C'est donc sur notre dos que se font les coups de Bourse. Un proverbe languedocien affirme que lorsqu'un arbre est tombé tout le monde court aux branches. De même quand une valeur commence d'être en baisse, c'est à sa baisse qu'on joue et alors cela peut être la chute vertigineuse. A mesure qu'on a réussi à discréditer une devise, on fournit une nouvelle raison de la discréditer un peu plus. De ce train-là on peut finir par réduire à rien du tout la monnaie d'un pays riche dès l'instant qu'il reste possible de contester son crédit. Ce n'est plus logique ni même la bonne foi qui demeurent les régulateurs de la cote. L'esprit de lucre la domine. La spéculation a le moyen de ruiner la nation la plus probe et la plus vaillante. Finalement elle peut compromettre la tranquillité mondiale. Le remède, ce serait que les cambistes n'eussent plus la liberté de jauger la richesse et le crédit des Etats au gré de leurs combinaisons personnelles, et de fausser ainsi la valeur de la monnaie. Si le crédit de chaque Etat était exactement arbitré, sa devise jouirait d'une cote exacte et son papier-monnaie pourrait être stabilisé à un taux correspondant. L'essentiel est dans l'estimation du crédit. Il faudrait évidemment qu'elle pût défier toute critique. Mon avis est que le cré dit de chaque Etat pourrait être déterminé solennellement dans une convention monétaire, chaque Etat se portant fort pour les autres co-signataires. Actuellement, on peut dire que les changes sont en état de véritable démence. La démence ne cessera que si toutes les nations, bien et dûment convaincues que leur intérêt est commun, se rapprochent pour mettre de la vérité et de l'ordre dans ces régimes monétaires où la spéculation est en train de pêcher en eau trouble. Disons-le aux Américains, disons-le aux Britanniques, disons-le à nous-mêmes. Ici comme partout, nos maux ont leur remède dans la solidarité.

PIERRE ET PAUL.


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