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Journal des débats - 25 mai 1926


Journal des débats 1926 05 25 En Pologne, les luttes fratricides de Varsovie

Les événements de Pologne
III
La lutte fratricide dans Varsovie
(DE NOTRE CORRESPONDANT)
Varsovie, le 22 mai.

Après son entrevue dramatique avec le maréchal Pilsudski sur le pont Poniatowski, le Président Wojciechowski se rendit immédiatement au palais Radziwill, siège de la présidence du Conseil. Il informa les ministres de ce qui venait de se passer.
J'espère, Messieurs, que chacun de nous fera son devoir, dit-il. Je rentre au Belvédère. Informez-moi de ce qui arrivera...
Le Conseil des ministres adopta aussitôt une proclamation à la nation rédigée par M. Stanislas Grabski. Il décréta l'état-de-siège et décida de résister, coûte que coûte.
C'était bien difficile, d'ailleurs, car les troupes fidèles de province ne pouvaient venir à Varsovie qu'un jour ou deux plus tard. D'autre part, le gouvernement s'était laissé surprendre. Militairement, il avait commis une grande faute en permettant aux pilsudskistes d'occuper deux têtes de pont. Il ne pouvait opposer aux rebelles que le 30è régiment d'infanterie, stationné à la citadelle de Varsovie et commandé par le colonel Modelski, un ami du général Haller. Le gouvernement avait encore pour lui l'Ecole des cadets (600 hommes), une batterie de 75 m/m, un régiment d'aviation stationné à Mokotow et la garde présidentielle (un escadron et une compagnie à pied). Le général Rozwadowski, un militaire de l'armée autrichienne et adversaire personnel du maréchal Pilsudski, avait été nommé commandant des forces gouvernementales.
Il décida de reprendre les deux têtes de pont. Il déclencha l'attaque au pont central Kierbedz, vers 6 h. 30 du soir. Les mitrailleuses crépitèrent. Les canons tonnèrent. Dans les airs, très bas, les avions gouvernementaux observaient les mouvements des pilsudskistes. Mais l'attaque fut repoussée. Les gouvernementaux évacuèrent aussitôt la place Zamkowy. A huit heures, les troupes de Pilsudski dévalaient déjà vers le centre de la ville par le faubourg de Cracovie. Sous les yeux des soldats du maréchal qui ne savaient que faire les ministres quittaient en hâte la présidence du Conseil. Leurs automobiles filaient au palais du Belvédère, c'est-à-dire à la Présidence de la République, qui se trouve à l'extrémité sud de la ville, près du champ d'aviation de Mokotow.

Les pilsudskistes occupaient la place de Saxe, en plein centre de la capitale, où se trouve le commandement de la Place et l'état major général de l'armée. Deux jeunes généraux pilsudskistes s'y installaient aussitôt: la général Orlicz-Dreszer devenait commandant de la place et le général Burhardt-Bukacki chef de l'état-major. Dans les ministères, on nomma seulement des commissaires provisoires; ainsi, M. Roman Knoll est devenu commissaire aux affaires étrangères. La communication télégraphique et téléphonique de la capitale avec la province ou avec l'étranger était coupée.

Les cadets défendaient, pendant temps-là, l'allée du Trois-Mai et empêchaient les pilsudskistes de déboucher du pont Poniatowski. Pris par derrière par les troupes du maréchal, entrées dans Varsovie par l'autre pont, ils se retirèrent dans l'allée Ujazdowska, en barrant l'accès du-Belvédère. Une véritable bataille des rues s'engage vers dix heures du soir dans le quartier des légations. Elle dure deux jours. Les légations de Belgique et du Danemark souffrent beaucoup. L'ambassade de France a ses murs égratignés par les balles et quelques vitres brisées. Dans la partie occupée de la capitale (c'est- à-dire presque toute la ville), une animation extraordinaire. dans les rues. La foule se presse sur les trottoirs, attirée par le spectacle peu banal qui se déroule. La curiosité des badauds est plus forte que la peur. Les partisans de Pilsudski organisent des cortèges dans les rues. Ils poussent des cris en l'honneur du maréchal et contre M. Witos. Mais la foule est silencieuse, immobile, atterrée. Un ouragan, soudain, s'est abattu sur la capitale. Elle est surprise, elle ne comprend pas.
Bah! se dit l'homme de la rue, après avoir cherché vainement à comprendre, Pilsudski nous dira ce qu'il veut quand il sera maître de la situation. Un pouvoir fort, même dictatorial, vaudra peut-être mieux que notre démocratie si jeune et déjà si pleine de défauts...
Les vendeurs de journaux sont les premiers profiteurs du coup d'Etat: ils font de bonnes affaires avec les éditions extraordinaires des journaux qui paraissent à jet continu et qui leur sont arrachées par le public. Les journaux de gauche saluent la victoire du maréchal et prédisent la prise du Belvédère pour ce soir. L'organe socialiste Robotnik voit dans l'événement le signe avant-coureur de «l'écrasement définitif de la réaction», et il voit déjà un «gouvernement des ouvriers et des pave paysans», avec Pilsudski à sa tête. Deux jours plus tard, il s'est aperçu qu'il allait trop loin.

Les journaux gouvernementaux ne perdaient pas non plus leur sang-froid et flétrissaient, dans leurs éditions extraordinaires, «la sédition de Monsieur Pilsudski»; ils assuraient la population que le gouvernement avait pris toutes les mesures en vue de liquider l'aventure, «ce qui ne tardera pas». On se battait, comme on voit, non seulement à coups de mitrailleuses, mais aussi à coups de... rotatives.
La nuit du 12 au 13 mai était plutôt calme. Chacun restait sur ses positions. Le gouvernement venait de recevoir un renfort sérieux: le 10è et le 57è d'infanterie, commandés par le général Kedzierski, venaient de rejoindre les assiégés du Belvédère. Dès le matin, ils défilaient devant le Président et partaient à l'attaque. Ils avançaient par les rues Marszalkowska, Krucza et Ujazdowska, presque jusqu'au centre de la ville, où ils étaient arrêtés. En même temps, le colonel Modelski devait opérer une sortie de la citadelle, qui se trouve à l'extrémité nord de la ville. Les rebelles, pris entre deux feux, auraient pu être battus. Mais le colonel Modelski hésitait: il n'était pas très sûr de ses officiers. En effet, il était bientôt arrêté par eux et la citadelle se livrait au maréchal Pilsudski. L'après-midi, le maréchal recevait un renfort considérable: la division de Wilno, commandée par le général Rydz-Smigly, venait d'arriver. On décida immédiatement de contre-attaquer les gouvernementaux. Nous entendîmes de nouveau dans les rues le crépitement sinistre des «moulins à café» et les éclatements lugubres des obus. Cette guerre des rues a coûté en tout 302 morts et plus de 1.000 blessés. La majorité des victimes sont des civils. C'est généralement leur faute. L'insouciance de la foule était vraiment extraordinaire. Nous avons observé ce jour-là, dans les rues, des scènes tragi-comiques. Dans la rue Marszalkowska, qui est la principale artère commerciale de la ville, une pièce de 75 est mise en batterie à la hauteur de la rue Hoza. Elle «crache» vers Mokotow. Tout près, dans une porte cochère, il y a deux petits garçons pâtissiers, tout de blanc vêtus, avec deux immenses tartes dans
les mains.
- Monsieur l'officier, demandent-ils au lieutemant qui dirige le tir, pouvons-nous porter: cette commande à la rue Piekna?
Devant tant d'innocence (la rue Piekna était aux mains des gouvernementaux), l'officier répond doucement :
- Mais non, mes petits, rentrez vite chez vous.
Un peu plus loin, deux petites femmes se poudrent le nez. L'une dit à l'autre :
- Comme c'est embêtant, notre rendez-vous avec Paul et Jacques est raté...
Mais voici une scène plus dramatique. Une dame veut à tout prix passer de l'autre côté du «front», car son fils est cadet et elle veut être près de lui. On l'empêche. Alors, avec douleur, elle pose au capitaine pilsudskiste, qui commande deux mitrailleuses mises en batterie, la question suivante :
- Capitaine, quand tout cela finira-t-il? Pourquoi vous battez-vous? Pourquoi cette lutte fratricide?
Visiblement ému, l'officier tourne la tête et répond sourdement :
- Je ne sais pas, Madame, je ne sais...
Il avait les yeux pleins de larmes. Brusquement, il se maîtrisa, et, comme pour chasser une pensée sacrilège, il jura furieusement.
A huit heures du soir, lorsque les pilsudskistes avancèrent de nouveau vers le Belvédère, deux journaux de droite, la Gazeta Warszawska et la Warszawianka, publiaient des éditions extraordinaires contenant une proclamation du gouvernement. «Le Belvédère est devenu le symbole de la légalité et de la fidélité à la patrie et à la Constitution!» disait la proclamation. Suivaient des nouvelles optimistes quant aux forces sans cesse croissantes du gouvernement. La proclamation exprimait ferme conviction que la sédition serait écrasée. Tout ceci était imprimé et vendu en pleine zone pilsudskiste de la capitale. Aussi, le soir même, des détachements de francs-tireurs pilsudskistes occupèrent les locaux de ces deux journaux, qui, pendant deux jours, n'ont pas paru.
Dans la nuit du 13 au 14 mai, le maréchal Pilsudski prépara l'attaque du Belvédère. Elle se déclencha au petit jour. Auto-canons, auto-mitrailleuses et tanks y participèrent. Les gouvernementaux se retiraient pied à pied. On prit d'abord le bâtiment du ministère des affaires militaires. On s'y battit à la grenade dans les couloirs. On bombarda le ministère à coups de canon. Ce bâtiment a donc beaucoup souffert, mais c'est le seul. On s'empara ensuite du camp d'aviation avec presque tous les avions. On enleva ainsi au gouvernement la possibilité de fuir par les airs à Poznan, comme M. Stanislas Grabski conseillait de le faire dès le premier jour. Les pilsudskistes, parmi lesquels pas mal de francs-tireurs en tenue civile, exécutèrent ensuite un mouvement tournant pour prendre le Belvédère. Le Président et les ministres déjeunaient justement lorsqu'un officier annonça que la situation devenait menaçanteon décida de fuinante. Immédiatement, on décida de fuir par le jardin du palais.
La compagnie de garde présidentielle escorta les fuyards, qui purent prendre un peu plus loin les voitures et arriver à Wilanow, célèbre résidence d'été du roi Sobieski et de sa femme Marie-Louise d'Arquien, à une dizaine de kilomètres au sud de Varsovie. Lorsque les pilsudskistes pénétrèrent au Belvédère, à 5 h. 10 de l'après-midi, il n'y avait plus que les domestiques. Un peu plus tard, on découvrit dans une pièce M. Chadzynski, ministre des chemins de fer, et M. Lenc, chef du cabinet civil de la présidence. Ils préféraient se livrer que d'aller à l'inconnu.

Dans la nuit, le gouvernement d'abord et le Président de la République ensuite démissionnaient, en abandonnant la lutte. Une demi-heure après, une division arrivait de Pomeranie. Elle était commandée par le général Lados et venait au secours du gouvernement. Elle attaquait la capitale par l'ouest et arrivait à la ligne Ozarow-Blonic. L'artillerie pilsudskiste ouvrit sur elle un feu nourri. Vers 2 heures du matin, les canons se turent. Un armistice venait d'être conclu. La guerre civile était terminée.

CASIMIR SMOGORZEWSKI


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