| Journal des débats - 23 mai 1926 |
Les événements de Pologne
Les raisons profondes de la crise
(DE NOTRE CORRESPONDANT)
Varsovie, le 18 mai.
La bourrasque est passée; le beau temps est revenu, du moins extérieurement. Car il faudra de longues semaines pour que les passions politiques se calment et reviennent au niveau normal, inévitable dans une démocratie. Des deux côtés de la barricade -au propre et au figuré- on a entrevu l'immense danger qu'une guerre civile entraînerait et on s'efforce de liquider l'affaire en instaurant au plus tôt l'ordre légal.
Le lecteur se demandera cependant comment la dernière guerre éclata, pour quelles raisons les soldats de l'armée polonaise se mitraillèrent pendant deux jours dans les rues de la capitale. Pour répondre à ces deux questions, il nous est indispensable de jeter un coup d'oeil en arrière.
Déjà avant la guerre, il y avait en Pologne deux camps politiques qui différaient par les méthodes qu'ils recommandaient de suivre en vue de recouvrer l'indépendance et l'unité de la patrie: d'un côté il y avait les révolutionnaires et de l'autre les opportunistes.
Les révolutionnaires, dont le chef était Joseph Pilsudski, liaient la cause polonaise à une révolution sociale qui devait bouleverser l'Empire russe. Les opportunistes se divisaient encore en deux écoles en Pologne russe, les nationaux démocrates, avec Roman Dmowski en tête, étaient partisans d'une entente avec la Russie contre l'Allemagne; les conservateurs cracoviens, dont le chef le plus en vue était le professeur Ladislas L. Jaworski, tablaient sur Vienne contre la Russie. La guerre a rapproché les tendances Pilsudski et Jaworski en les opposant à la tendance Dmowski. La Révolution russe et ses suites diminuèrent considérablement les divergences entre toutes ces tendances, qui se mirent à collaborer à la consolidation de l'Etat polonais dès sa restauration.
Mais les dissensions entre les hommes. et leurs ambitions restèrent. Pilsudski, devenu chef de l'Etat polonais, se considéra dès le premier jour comme son véritable reconstructeur. Ceci déplaisait fort aux partis modérés sympathisant avec Dmowski, qui, par son action en France et en Angleterre pendant la guerre, avait rendu à la Pologne d'inappréciables services. D'autre part, ieş origines et les sympathies socialisantes de Pilsudski compliquaient encore la situation. Aussi les premières années de la Pologne restaurée étaient remplies par la lutte entre Pilsudski et la droite. Celle-ci, à son tour, disputait au maréchal jusqu'à ses talents militaires, reconnus cependant par le général Weygand lui-même. Car c'est le maréchal Pilsudski qui a vaincu les armées rouges sous Varsovie. Le camp des conservateurs cracoviens qui a donné à la Pologne M. Alexandre Skrzynski et le général Sikorski gardait la neutralité s'il sympathisait plutôt avec le maréchal, il estimait politique de ne pas engager la bataille avec ses adversaires.
Les élections de novembre 1922 permettent la cristallisation d'une majorité centre- droite. Le maréchal Pilsudski quitte le Palais du Belvédère et devient le chef d'état-major général de l'armée. En mai 1923, la majorité de droite est constituée grâce à l'adhésion du parti populiste «piast», dont le chef est M. Vincent Witos, un rusé paysan de Wierzchoslawice (un village galicien dont il est maire). Le Cabinet Witos arrive au pouvoir. C'est un Cabinet de combat. Il nomme aux affaires militaires le général Szeptycki, un officier éminent qui a fait son service dans l'armée autrichienne, mais que Pilsudski déteste, comme presque tous les généraux de métier venant des armées des trois co-partageants.
Alors le maréchal claque les portes, quitte l'armée et déclare :
- Moi, servir ces gens-là? Jamais!
Il s'établit à Sulejowek, dans la banlieue. est de Varsovie, où il mène une existence de patriarche. Chaque 19 mars, à la Saint-Joseph, il reçoit chez lui de nombreuses délégations de tous les régiments (ou presque), et aussi de l'Association des francs-tireurs (Zwiazek Strzelecki), qui présentent leurs vœux au chef bien-aimé. Car la popularité du maréchal dans l'armée a toujours été grande.
En décembre 1923, une scission partielle dans le parti «piast» provoque la chute du Cabinet Witos. Le pouvoir passe aux mains de M. Ladislas Grabski. Les affaires militaires sont d'abord confiées au général Sosnkowski, un ami personnel du maréchal. Nous sommes à l'époque de l'assainissement financier et de l'introduction d'une monnaie or, ce qui demande la paix intérieure. Mais, en 1924, M. Grabski nomme aux affaires militaires le général Sikorski, dont la carrière militaire a commencé pendant la guerre dans les légions Pilsudski; les dissentiments personnels et les divergences politiques séparèrent ces deux militaires déjà pendant la guerre.
Le général Sikorski désirait sincèrement réintégrer le maréchal Pilsudski dans le service, actif. Il lui préparait la place d'inspecteur général de l'armée. En même temps, cependant, il entreprit méthodiquement toute une série de mutations et de nominations qui avaient visiblement pour but de désorganiser des sortes de juntas militaires pilsudskistes au sein de l'armée. Le maréchal n'accepta pas le poste d'inspecteur général, trouvant ses compétences et ses droits de regard trop limités. Bien mieux : il entreprit une lutte acharnée contre le général Sikorski, l'insultant même dans son langage rude de soldat. En même temps, il se consacra au développement de son Association des francs-tireurs. Elle a été créée en 1921. Un an plus tard, elle comptait 550 sections et 24.347 membres; elle compte aujourd'hui 1.100 sections et 120.000 membres, parmi lesquels 50 % de paysans et 25 % d'ouvriers, Il est clair que cette association constitue l'armée de combat de Pilsudski, une sorte de fascisme de gauche polonais.
En novembre 1925, le Cabinet Grabski se retire. Le maréchal frappe alors un grand coup: il arrive en pompe au Palais du Belvédère et déclare carrément au Président Wojciechowski qu'il s'oppose à ce que les affaires militaires restent aux mains du général Sikorski. Il gagne : M. Skrzynski, chef d'un Cabinet de coalition, confie le porte-feuille des affaires militaires au général Zeligowski, qui nourrit un véritable culte pour le maréchal. Nous voyons un nouveau chassé- croisé dans les commandements des corps d'armée, des divisions et des régiments. Les hommes peu sympathiques au maréchal Pilsudski sont, ou bien «limogés», ou bien envoyés loin de la capitale. Lorsque la dernière crise ministérielle éclatait en Pologne, le 5 mai, le maréchal Pilsudski pouvait de nouveau être sûr de l'armée. Cette réalité a été sous-estimée non seulement par M. Witos que le maréchal ne pouvait pas supporter, mais aussi par le Président Wojciechowski. Le maréchal a fait alors une démonstration. Il ne cherchait évidemment pas à verser le sang. Il pensait que le Président, effrayé, céderait en forçant le Cabinet Witos à démissionner. Mais le Président et le gouvernement, abrités derrière la Constitution, résistèrent. C'est ainsi que s'engagea, le 12 mai à 6 heures du soir, la bataille pour Varsovie.
CASIMIR SMOGORZEWSKI.
L'élection présidentielle
Le maréchal de la Diète, M. Rataj, dont la candidature à la présidence de la République paraissait avoir beaucoup de chances de succès, a déclaré catégoriquement aux représentants de la presse qu'en aucun cas il n'accepterait cette dignité, s'il était élu. Le Ceas, organe conservateur, écrit: Dans la situation actuelle, il serait logique que le maréchal Pilsudski se déclarât dictateur ou, au moins, assumât la responsabilité de la présidence de la République.
La situation en province
D'après un télégramme de Varsovie à l'agence Havas, une détente se serait produite en province. La dépêche ajoute :
Le sentiment patriotique paraît l'emporter dans de nombreux cas sur les vues de parti. Ainsi, les associations professionnelles ont spontanément renoncé à toute augmentation des salaires, afin de ne pas compliquer à l'heure actuelle la situation financière de l'Etat. En outre, l'opinion se fait jour :
1° Que l'Assemblée nationale doit s'exprimer en toute liberté;
2° Que le pouvoir du Président de la République doit être renforcé en donnant au chef de l'Etat le droit de dissolution du Parlement.
M. Paderewski à Poznan
M. Paderewski est arrivé à Poznan. Il a déclaré que son voyage n'avait aucun rapport avec les événements politiques.
Le voyage de M. de Chlapowski
Nous avons annoncé hier que M. de Chlapowski, ambassadeur de Pologne à Paris, avait été appelé à Varsovie. Il est probable qu'il rentrera dans quelques jours à Paris.
Un incident à l'église de la garnison
L'envoyé spécial du Petit Parisien, M. Albert Londres, relate en ces termes un incident qui s'est produit à l'église de la garnison
Soixante cercueils... Autour d'eux, le général Drecher, gouverneur militaire de Varsovie, et toute les autorités. L'aumônier militaire Panan monte en chaire, porte les mains à sa poitrine, étreint une médaille et se tourne vers les généraux et les officiers :
«J'ai gagné cette croix, dit-il, dans les légions de Pilsudski, devant le feu. Après le déshonneur que vous venez de jeter sur elle, Messieurs, elle me brûle le cœur.» Et, l'arrachant de sa soutane, il la jette violemment sur le tas des cercueils. Elle se ficha dans le bois mou d'un couvercle avec un bruit mat: tac! Personne ne bougea.
| retour 23 mai 1926 |







































































