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Le Petit Journal illustré - 23 mai 1926


v Le Petit journal illustré 1926 05 23 La mode des pantins

Le fait de la semaine
La manie des pantins.
Mesdames, ayez donc plutôt des enfants !

- Comment trouvez-vous mon Pierrot ?...
Long, mince, fluet dans son costume de satin blanc, orné de larges boutons noirs, le Pierrot, que Mme X... me désigne du doigt, est affalé parmi les coussins d'un large canapé. C'est un de ces grands pantins d'étoffe qu'il est, parait-il, de bon ton d'avoir aujourd'hui dans son salon, quand on est une femme soucieuse de suivre la mode.
- N'est-ce pas qu'il est joli ?...
Et Mme X.... avec des gestes délicats, des gestes quasi-maternels, soulève le fantoche, contemple un instant son visage blême, aux yeux trop noirs, puis le repose sur les coussins avec des soins infinis.
Et tout en l'écoutant me vanter les joliesses de son Pierrot, je me rappelle ce que j'ai lu naguère, dans des mémoires du XVIIIe siècle, touchant une mode étrange qui sévit à Paris vers la fin du règne de Louis XV.
Alors aussi, les jolies désœuvrées, les «petites maîtresses» et même les «petits maîtres» eurent, pour les pantins, un penchant singulier. Pendant toute une saison, on vit une distraction bizarre faire fureur à la promenade des boulevards, parmi la bonne compagnie.
C'était le jeu des pantins. Il ne s'agissait pas de fantoches d'étoffe comme en ont les belles dames d'à présent. Non, les pantins dont raffolaient les élégants et les élégantes du XVIIIe siècle étaient de ces petits bonshommes de carton peint pareils à ceux qu'on nous donnait quand nous étions enfants et qui, par le moyen de fils qu'on tirait, faisaient de petites contorsions propres à divertir la jeunesse.
Ces pantins étaient dans toutes les mains on s'en amusait tout en se promenant, tout en bavardant. On voyait jusqu'à de vieilles femmes, tout en déambulant sous les grands arbres des anciens remparts, tirer de temps en temps un pantin de leur poche pour le faire danser d'une main tremblotante.
On fit alors force chansons sur cette mode puérile. «Tout homme est un pantin», disait le refrain de l'une d'elles; et les couplets, d'allure philosophique, exprimaient cette pensée que, de même que ces petites figures se mettaient en mouvement lorsqu'on en tirait le fil, de même, il n'y avait pas d'homme que l'on ne pût mettre en jeu si on parvenait à toucher sa passion dominante, son goût particulier... Le jeu des pantins était un symbole
Piquant détail: il ne fallut pas moins qu'une ordonnance de police pour le faire cesser... Eh oui! ce fut le lieutenant de police qui proscrivit l'usage de ces joujoux, parce que, disait le texte du règlement, les femmes, vivement impressionnées par le spectacle de ces petites figures, étaient exposées à mettre au monde des enfants à membres disloqués, des enfants-pantins.
Voilà un argument qui, aujourd'hui, raterait complètement son effet si on l'opposait à la mode qui peuple les salons de Pierrots, de Colombines, d'Arlequins -toute la comédie italienne y passe- et d'une foule d'autres poupées habillées d'étoffes somptueuses. Nos belles dames peuvent bien jouer avec ces fantoches et imposer à leur corps souple et à leurs jambes flasques toutes sortes de contorsions: il n'est point à craindre qu'elles mettent au monde des enfants-pantins, attendu que, depuis longtemps, elles ont pris le parti de n'en plus mettre au monde du tout.
Les moralistes, au XVIIIe siècle, avaient con- damné les pantins bien avant que la police les exécutât. D'Alembert fulmina contre eux. Un autre philosophe renouvela à leur propos la pro- phétie de Jérémie :
Prenez garde, criait-il aux patriciens, tan- dis que vous vous promenez aux boulevards en jouant aux pantins, que vous tombez en en- fance, le peuple grandit, le peuple travaille, le peuple se fait homme. Prenez garde !...
Mais le philosophe parlait dans le désert. Les patriciens ne prirent pas garde. Ils devaient payer cher leur indifférence.
La leçon n'a pas servi. Les patriciennes d'au- jourd'hui ont encore la manie des pantins... O'se- rai-je le leur dire ?... Des aliénistes prétendent que c'est là une caractéristique d'affaiblissement mental...
Les pantins deviennent un peu encombrants... On n'en trouve pas que dans les salons. A l'œil- de-bœuf d'une foule d'automobiles on voit s'a- giter quelque marionnette.
Enfin, on signale que certaines dames élégan- tes s'en vont, par la ville, emportant avec elles une poupée fétiche, comme faisaient de leur pantin de carton les « petites maîtresses >> du XVIII° siècle. L'une d'elles, l'autre jour, en arri- vant au restaurant, déposa sa poupée sur la ta- ble, auprès d'elle, et ne la quitta pas des yeux pendant tout le repas.
Cette mode, et beaucoup de ces poupées elles- mêmes, nous viennent, paraît-il, d'Angleterre ou d'Amérique... je ne sais trop. Mais ce que je sais bien, c'est que nous aurions mieux à em- prunter aux Anglais et aux Américains.
Si les femmes qui sacrifient à la mode des pantins sont poussées à ce jeu puéril par esprit de fétichisme, plaignons-les. Mais si, par ha- sard, c'est un sentiment maternel insatisfait qui les anime, souhaitons que ce sentiment se mani- feste de façon plus normale et plus humaine. Qu'elles aient donc des enfants ; cela vaudra mieux que de jouer à la poupée.

Ernest LAUT.

Cette manie des mannequins perdure... il y a quelques années, avec des animaux virtuels qu'il fallait entretenir, demain avec des robots, —des bébés robots pourquoi pas ?— mais...


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