| L'Œuvre - 23 mai 1926 |
La Banque et l’État
«Tous les partis devraient, en ce moment, oublier leurs préoccupations politiques, dit le Temps. Il n'y a pas, à l'heure actuelle, une politique du franc qui soit cartelliste ou anti-cartelliste. Il y a une politique du franc qui doit être uniquement française.» Les Débats font chorus: «Le gouvernement ne pourra agir utilement que s'il se décide à séparer les finances de la politique.» Et tous les bons, apôtres de renchérir.
Ce n'est pas que le vœu ne nous paraisse louable, surtout à des heures comme celle-ci, mais... que messieurs les cardinaux commencent! Ce n'est pas notre faute si le noble et utile souhait du Temps nous fait immédiatement songer à la fin de la lettre écrite l'autre jour par le cardinal Dubois au ministre de l'Instruction publique à propos de l'avant-dernier incident de la Comédie-Française: «Si vous ne permettez pas à l'acteur Leroy d'aller jouer Tartufe au Sacré-Cœur, nos amis catholiques ne souscriront pas à la contribution volontaire.» Je ne suis pas sûr du texte, mais je suis sûr du sens. Et je demande qu'est-ce donc que les amis du cardinal Dubois appellent mêler la politique et la finance? Quelle œuvre financière est plus nationale, plus patriotique, plus digne de tous les respects, que celle dont le maréchal Joffre a pris la responsabilité, sinon l'initiative, au comité de la contribution volontaire ?
Mais une autre séparation dont le Temps. et les Débats ne disent rien nous préoccupe davantage ce serait la séparation de la Finance et de la Banque. Qui n'a été frappé du rôle joué par la «haute banque» dans les derniers événements?
- Ce fut ainsi de tout temps.
- Possible, mais ça se voyait moins.
- N'est-il pas tout naturel que les financiers s'intéressent spécialement à la finance?
- Tout naturel, et même nécessaire. Mais ce n'est pas une raison pour laisser la Haute Banque prendre la direction de notre politique financière.
C'est du ministère des finances qu'on nous a rapporté l'autre soir une note dont les dernières lignes sont d'une admirable inconscience :
«D'autre part, disait-elle, on poursuit activement l'étude d'un office de compensation. Une conférence aura lieu demain jeudi, à laquelle prendront part MM. Raoul Péret et les représentants de la Banque de France et des grandes banques, afin de rechercher les moyens de rendre pratique l'office, car il y aura lieu d'accorder aux banquiers des avantages pour les engager à faire passer leurs ordres par ce nouvel organisme.»
De même, quand on a cru devoir prévenir certaines banques qu'il vaudrait mieux en ce moment ne pas vendre trop de francs à découvert, nous avons vu M. Raoul Péret mettre ses gants, son plus beau chapeau et son plus affable sourire pour leur faire à ce propos une timide et discrète recommandation.
On dira : «Comment voulez-vous ne pas consulter les banquiers sur la solution de problèmes qui les intéressent plus que personne?» Les plus intéressés ne sont pas les plus experts, ni surtout les plus impartiaux. Ce ne sont pas les filous les plus compétents que l'on charge de légiférer sur l'escroquerie. Si la comparaison n'est pas très obligeante pour la «Haute Banque» elle nous aide au moins à mieux poser le grand problème de l'heure : il ne s'agit pas de faire la guerre aux banques, considérées comme les dernières citadelles du capitalisme, ce qui ne signifie presque rien; il s'agit de remettre les marchands d'argent à leur place, dans leurs boutiques. Libre à eux de défendre les intérêts de leur petit commerce, mais un gouvernement libre et fort ne confondra pas ces intérêts trop particuliers avec ceux du pays.
Nous demandons à M. Briand la séparation de la Banque et de l'Etat.
Gustave Téry
| retour 23 mai 1926 |







































































