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L'Homme Libre - 23 mai 1926


v LHomme libre 1926 05 22 Il semble que nos contemporains ne s'intéressent que très peu à leur époque. La vie qui change

LA VIE QUI CHANGE

On n'insiste pas assez sur les miracles qui s'accomplissent sous nos yeux. Il semble que nos contemporains ne s'intéressent que très peu à leur époque; époque monstrueuse, oui, difficile à vivre parce que nous ne nous adaptons que lentement aux conditions de la vie qui se rénove selon le rythme même de nos existences; mais prodigieuse époque et combien fertile en miracles. Qu'est-ce désormais que la photographie, le cinéma ou le phonographe, lorsqu'on nous offre des photographies non plus télégraphiées, mais télégraphiées sans fil ?
Sans doute, les images publiées à ce jour demeurent très imparfaites. Mais les silhouettes s'y dessinent suffisamment pour ne pouvoir être confondues. Le miracle se perfectionnera. Dans dix ans, il nous suffira d'ouvrir sur la table la boîte à galène devant un écran pour entendre et voir parler devant nous l'élue qui nous verra ou nous entendra de même. Les conversations d'affaires se noueront sans rendez-vous, sans le secours des taxis ni du téléphone, sans dérangement, à deux, trois, cinq ou dix interlocuteurs. Prévoit-on les transformations qui résulteront, dans la société, de tels miracles?
Est-ce tout ? Déjà, le journal parlé quotidien que dirige à la Tour Eiffel notre ami Maurice Privat met en contact direct non plus le lecteur (on n'a plus le temps de lire, de nos jours) mais l'auditeur fidèle et le chroniqueur-orateur dont c'est le métier de rédiger, d'improviser, chaque soir, son article en parlant, devant un microphone de rien du tout, à l'univers entier. On nous prépare de même un théâtre conçu selon la technique nouvelle du spectateur et de l'acteur l'un à l'autre invisibles. A vrai dire, je crains qu'à cette recherche on ne perde son temps. La télé-cinématographie, dès demain peut-être, l'aura rendue vaine. Mais quelle transformation! Finies, alors, les répétitions générales et les premières devant des salles bondées.
Quand, pour leurs affaires ou leurs plaisirs, les habitants d'une ville n'auront plus besoin de se déranger, de quitter leur home, de se réunir, la circulation diminuera dans les rues. Les transports en commun seront moins bruyants. Et bien des Parisiens s'apercevront qu'ils n'auront plus rien à faire en cette ville unique et dévorante. Qui sera bien content, sinon le préfet de police à qui le problème de la circulation résolu fournira des loisirs? Qui encore, sinon le président de la Ligue du retour à la terre? Déjà, la T. S. F. a conquis nombre de maisons de campagne. Ne sent-on pas qu'elle les rendra demain supportables à tous ceux qui s'imaginent ne pouvoir vivre qu'à Paris ?
La T. S. F. perfectionnée, popularisée comme on pressent qu'elle va l'être plus rapidement que nous ne l'osons prévoir fera évidemment des victimes. J'ai fait allusion aux chauffeurs de taxi à qui elle procurera aussi du chômage, à toute une partie du personnel des Compagnies de transport en commun et des chemins de fer, aux demoiselles du téléphone, aux facteurs des P. T. T.... aux pédagogues (car on pourra suivre à domicile des cours dont l'efficacité sera rendue possible par les interrogatoires du maître à chacun de ses élèves connus), aux journalistes, aux imprimeurs, à maintes catégories de citoyens enfin.
A grands traits, je cherche à indiquer ici quelles transformations immenses, et sociales, se préparent devant nous. Le cours des changes accapare toutes mos attentions. Qui sait si, dans quelques années, ces questions de gros sous auront conservé toute l'importance que nous leur attribuons ?
On est d'accord pour reconnaître que Gutenberg a opéré, à lui seul la révolution la plus formidable qu'ait pu connaître l'humanité. Que son invention apparaîtra dérisoire, dans quelques lustres seulement, lorsque nous aurons enfin compris toutes les possibilités que nous promet la télégraphie sans fil ! Et combien il faut louer dès ce jour ceux d'entre mes contemporains qui, ayant compris avant nous, se sont mis à l'œuvre, sans aucune pensée de lucre, afin d'approcher le plus possible le moment miraculeux où la T. S. F. aura transformé le monde.
Elle aura eu, je le sais, pour auxiliaire l'aviation. Mais ce que les esprits réfléchis comprendront difficilement, c'est que la plupart des journaux ou revues non spécialisés fassent le silence le plus injuste sur les progrès de cette puissance encore insoupçonnée de tant de leurs lecteurs, et qui est en train de tout changer à la surface du globe. Une esthétique nouvelle, esthétique des sons et de la parole, esthétique cinégraphique et plastique, se prépare à l'insu des théoriciens de l'art moderne eux-mêmes. La science va pénétrer dans tous les foyers. Le monde va se rapetisser dans des proportions incroyables. Les distances mortes, voilà que les rivalités de races et de frontières elles-mêmes ne se comprendront plus. Et ce n'est plus un rêve: c'est une promesse scientifique, une promesse des faits qui nous est offerte pour un avenir presque immédiat.

F. JEAN-DESTHIEUX.

François Jean-Desthieux

Cette vision de l'avenir... optimiste peut-être, mais Jean-Desthieux croyait-il vraiment ce qu'il avance...? Les rivalités n'ont pas cessé, la finance loin de décliner ne s'est jamais aussi bien portée, —jusqu'à quand, le prochain crash boursier nous le dira— la robotique prend de plus en plus de part au détriment de l'humain, et donc de l'humanisme... Tout ceci laisse-t-il résager d'un avenir heureux ? probablement pas au sens où nous l'entendons aujourd'hui...


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