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L'Humanité - 16 mai 1926


L'Humanité 1926 05 16 Le voyage de Péret à Londres

LE VOYAGE DE PÉRET
A LONDRES

Chaque fois que le franc baisse, les journalistes bourgeois se précipitent au Louvre chez M. Paoul Péret et l'interrogent pleins d'anxiété..
Ce n'est rien, mes amis, répond l'argentier; ce n'est rien: Chute passagère, toute passagère ! Vovons, de l'optimisme! De la confiance ! Le franc est immortel, comme la France »
En dépit de ces propos virils et réconfortants, la livre monte toujours. Le ministre joue de malheur. Plus il se montre rassuré, plus la chute est rapide, plus elle est lourde.
Aujourd'hui cet homme, souriant part pour Londres. Depuis plusieurs semaines, Churchill, son collègue britannique multiplie près de lui les appels pressants, Sur un ton qui n'est pas toujours cordial il le prie, il le somme de traverser la Manche et de venir régler la dette, la petite dette. M Péret a écarté le calice de ses lèvres aussi longtemps qu'il a pu: Maintenant il faut s'exécuter et boire le breuvage amer
Que devons-nous à nos bons amis et alliés d'Angleterre ?
Lors de ses pourparlers de l'an dernier avec Caillaux, Churchill avait fixé un chiffre. Le chancelier de l'Echiquier estimait qu'en 62 annuités nous devions payer au Trésor anglais 12 millions et demi de livres sterling. A raison de 160 francs la livre, c'est 200 milliards de nos francs actuels. Rappelons pour mémoire que l'ambassadeur Bérenger vient de signer une convention analogue avec les gouvernants américains. Aux termes de cet accord, la France s'engage à verser dans les caisses des Etats-Unis 6 milliards et 855 millions de dollars, soit, au tarif du jour, 205 milliards de francs-papier.
Les alliés de la France réclament donc à eux deux 400 milliards.
Jusqu'à ces jours derniers, il ne manquait pas de financiers, d'économistes, de compétences, de professeurs de droit pour affirmer gravement que le franc ne pourrait manquer de retrouver toute sa vigueur lorsque nous aurions reconnu toutes ces dettes extérieures et que nous nous serions engagés à régler la note,
Oui! On affirmait ces sottises énormes d'un ton péremptoire et décisif. Il est vrai que nous en avons entendu d'autres depuis 1919 et ce n'est pas fini
En attendant, le franc vaut quinze centimes. Lorsqu'il faudra faire partir vers Londres et vers New-York les sommes éperdues que les alliés osent réclamer présentement, que vaudra-t- il ?
Un comprend l'affolement qui s'empare de nos politiciens bourgeois en présence de ces constatations, et des perspectives plus angoissantes encore Interrogez-les ! Ils attestent que jamais la Chambre française ne ratifiera les engagements pris à Washington par Bérenger; par conséquent qu'elle ne saurait sanctionner non plus les accords de Péret s'il obéit à la sommation des financiers britanniques. Si le ministère Briand pose sur ce vote de ratification la question de confiance, il n'a plus dès maintenant qu'à préparer ses valises.
Il est entendu que cette crise ministérielle qui dès maintenant, peut-on le dire, est ouverte n'arrangera rien. Les successeurs du présent ministère seront tout aussi impuissants que ceux du passé Les gens du pouvoir ont beau changer, peu à peu, degré par degré, on glisse à la catastrophe financière que nous n'avons cessé de prévoir avec toutes ses conséquences.. Il est insensé de prétendre que par le jeu normal de la machine bourgeoise une situation pareille va se dénouer par une sorte de miracle. Tous les médecins, tous les rebouteux du régime se sont penchés sur le pauvre petit franc malade qui s'en va de la poitrine. Leurs consultations, leurs médications, leurs opérations n'ont servi qu'à le conduire à l'article de la mort. Les exigences des alliés vont hâter son agonie.
Même si la France n'avait pas à son passif ces 400 milliards de dettes extérieures, l'état financier du pays resterait inextricable. Avec ce supplément de charges écrasantes, toute issue est fermée. Il faut, comme à la porte de l'Enfer de Dante, abandonner ici toute espérance. Notre attitude communiste a été sur ce point constante et claire. Tous les prolétaires doivent s'insurger, contre cette idée monstrueuse que durant trois générations, eux, leurs enfants et leurs petits-enfants trimeront pour régler les arriérés de la guerre effroyable qui a décimé leurs rangs.
Péret peut signer à Londres, comme le fit Bérenger à Washington, tous les engagements qui lui seront présentés; nous les combattrons sans réserve, vigoureusement.
Ces signatures sont nulles aux yeux de tous les travailleurs, Au reste; les événements se chargeront eux aussi. d'accord avec la conscience populaire, de les rendre caducs et vains.

Marcel CACHIN


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