| L'Homme Libre - 16 mai 1926 |
Industrie - Commerce – Agriculture,
Créons un outillage moderne
Actuellement, la faible valeur de notre franc favorise nos exportations.
Nos voisins et alliés qui sont favorisés par un change élevé, par contre, voient leurs exportations diminuer, pour la même raison d'ailleurs.
Comme l'exportation est la cause principale de la prospérité d'un pays et que sa carence entraîne mécaniquement le chômage des ouvriers, ces voisins, pour remédier à la diminution de leur production, à quoi leur richesse les entraîne, s'organisent pour rendre de plus en plus économique l'outillage industriel qui leur permettra de travailler à meilleur compte.
D'ici peu d'années, leur organisation suppléera aux avantages que notre change bas nous donne aujourd'hui.
A ce moment, que notre franc se soit relevé, ou qu'il soit plus bas encore, ou même stabilisé, il ne nous sera plus possible de lutter contre la concurrence êtrangère, car nous aurons contre nous les charges écrasantes que nous imposera notre outillage défectueux.
Car, depuis bien des années, nous n'avons rien fait, ou presque, pour améliorer notre outillage.
Déjà, avant guerre, nous étions en retard sur nos voisins du nord et de l'est en particulier. La guerre est venue interrompre le peu que nous entreprenions, et le lendemain de notre triomphe nous a mis dans une situation si précaire qu'il semble impossible maintenant de chercher à rattraper le temps perdu.
D'autre part, nous savons que nous sommes obligés d'importer, pour assurer notre propre subsistance, quantité de matières que l'étranger nous vend en francs or, ce qui ne contribue pas peu à rendre notre change plus onéreux.
Or, de toutes les matières que nous importons, la presque totalité pourrait nous être fournie par nos colonies.
Leur diversité, par leurs situations géographiques différentes, nous assurerait de la variété de tout ce dont nous pouvons avoir besoin.
Bien plus, ce que nos colonies produisent, les pays étrangers en ont besoin eux aussi, et, par leurs exportations, elles pourraient encore grandement aider à notre rétablissement financier.
Mais, nos colonies qui pourraient tant ne peuvent presque rien, à cause précisément du retard dans le perfectionnement de notre outillage dont précisément je parlais tout à l'heure.
Pour que de grandes entreprises se créent et prospèrent dans nos colonies, il faut qu'elles aient ia possibilité d'évacuer leur production, economiquement et à coup sûr.
Or, dans la plupart de nos colonies les ports sont défectueux, c'est-à-dire qu'ils manquent de l'outillage qui leur permettra de charger et décharger les navires dans un temps très court. D'autres de nos colonies, parmi les plus riches, celles du golfe de Guinée par exemple, ne possèdent pas de ports du tout, ce qui demande peut-être moins de frais d'entretien, mais qui est on ne peut plus onéreux quand même.
En effet, un navire représente un capital formidable et ce capital ne peut impunément demeurer improductif.
Or, dans nos colonies, où le trafic se fait par rades foraines en général, le chargement d'un navire se fait au compte gouttes.
Des baleinières transportent les produits à embarquer, parfois par l'intermédiaire d'un warf, jusqu'au bateau, mouillé souvent à plusieurs kilomètres en mer, pour éviter les rouleaux de la barre qui sévit dans ces régions pendant presque toute l'année.
On peut, dans ces conditions, imaginer facilement le temps qu'un navire mettra à embarquer sa cargaison et donc les frais de surestarie dont sont grevées les marchandises de provenance de ces colonies.
Les frais. qu'entraînerait la construction d'un port sont fort élevés et les personnes les plus favorables à notre expansion coloniale arguent avec juste raison que, tant que nos exploitations coloniales ne sont pas assez importantes pour assurer par l'intensité de leur trafic des interêts au capital qui devrait être engagé, pareille entreprise est prématurée.
Les mêmes personnes, toujours favorables à notre expansion coloniale, hésitent à investir des capitaux dans de grosses entreprises dans ces régions, parce qu'elles ne disposent pas de ports qui évacueraient économiquement les produits qu'ils pourront récolter.
Ce cercle logique et vicieux engendre l'inaction.
Le résultat est que nos forêts équatoriales sont très superficiellement exploitées, alors qu'en dehors ou à peu près des seuls bois précieux dont on s'occupe actuellement, elles pourraient nous pourvoir abondamment de bois de construction, de pâte à papier, de cellulose, d'alcool, résines, etc., etc. Et il n'y a pas que le bois, dont je ne parle que parce que son exploitation rationnelle exige, plus que tout autre, de gros capitaux et parce que nos besoins en cellulose de toutes sortes sont parmi ceux qui grèvent notre pauvre franc le plus lourdement.
Qu'il s'agisse de cacao, de café, d'arachides, de coton, ou de quoi que ce soit, la question de l'évacuation prime toutes les autres : il faut évacuer économiquement.
Chacun attendant que l'autre commence, il n'y a guère de raison pour qu'une solution intervienne, qui cependant serait une de celles qui demain nous aideront à lutter contre l'organisation moderne à laquelle tous nos voisins travaillent activement.
Ce n'est pas actuellement, où notre victoire nous a laissés si désargentés, qu'il faut nous demander de gros capitaux, arguent à leur tour ceux qui cherchent une excuse à leur pusillanimité: vous savez bien qu'il n'y a plus d'argent en France! A ceux-là on peut répondre et, s'ils réfléchissent, ils seront de notre avis, que la France, toute pauvre qu'elle est, est des plus riches: elle travaille assez pour y avoir droit, et ses exportations actuelles en sont la preuve irréfutable. Mais les capitalistes préfèrent, se livrant à leur passion, consacrer leurs disponibilités à jouer sur la livre ou sur le dollar, dans l'espoir de bénéfices immédiats et somptueux, au risque d'y perdre toute leur fortune, que d'aider la France à se préparer pour demain.
Ils savent si bien à quoi leur conduite risque de précipiter notre pays, qu'ils en escomptent la chute, puisqu'ils n'hésitent pas à montrer leur manque de confiance, en exportant même leurs capitaux à l'étranger, sous de fallacieux prétextes qui, bien présentés, suffisent à leur en faire obtenir l'autorisation.
Certaines compagnies étrangères même ont encore tout dernièrement obtenu le droit de réaliser en France leur augmentation de capital!
L'argent qui rentre s'enfuit par toutes les fissures. Comment s'étonner qu'on n'en trouve plus pour réaliser ce qui pour nous, serait d'un intérêt vital?
J'ai parlé des ports coloniaux. Mais l'outillage de nos ports métropolitains, mais nos chemins de fer, mais nos routes, nos canaux... et nos chutes d'eau à aménager…
Léon FIAULT.
| retour 16 mai 1926 |







































































