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La Dépêche - 16 mai 1926


v La Dépêche 1926 05 16 C'est par des plaies et des bosses que fut fêtée sainte Jeanne

Idées et Doctrines

Dans la rue

C'est par des plaies et des bosses que fut fêtée sainte Jeanne. Notre préfet de police en est demeuré pantois. «Singuliète façon, réfléchit-il, de célébrer une fête nationale.» D'autant plus singulière qu'elle est celle de nationalistes. Mais la Nation, ce n'est qu'eux. On dirait que les cléricaux n'ont découvert l'héroïne que pour procurer une patronne aux bandes de M. Maurras. Attendez encore un peu et c'est nous qui l'aurons brûlée. Les matraques de l'Action Française brûlent déjà de la venger sur le dos des démocrates. Ce sera ma foi tant pis si du désordre en résulte. La République en peut pâtir.
Dimanche fut de ces journées. Naturellement les matraqueurs en font grief aux ministres. Mais avant d'en disserter, il faudrait savoir où s'arrête le droit des manifestants, où commence le droit d'intervention du pouvoir. J'avoue que pour ma part je n'accorde qu'une sympathie très mitigée à ces manifestations de la rue. Quand les partis sont armés de leur bulletin de vote, à quoi riment les défilés en plein air et les vociférations à tue-tête? Neuf fois sur dix un parti en est pour ses monomes et pour ses ululements. Ceci dit, il faut reconnaître que ces manifestations sont une manière comme les autres de prendre le grand public à témoin, et, par exemple, de démontrer l'excellence d'une cause par le nombre de ses adhérents. Elles sont comme des recensements qu'un parti fait de ses forces, comme une revue de ses troupes. Sous un régime qui se flatte de régner par l'opinion, il est logique d'admettre sous ses formes les plus diverses l'appel à l'opinion et le droit de processionner pour affirmer une idée, une doctrine, une revendication, est un droit des plus respectables. Nos voisins les Anglais le comprennent mieux que nous. Non seulement ils respectent les manifestations de la rue, mais ils font mieux, ils les protègent. J'ai vu dans Hyde Park des manifestants qui se chiffraient par des centaines de mille. Les policemen de Sa Majesté veillaient sur la liberté du meeting. Les choses s'y passaient comme au sein d'une kermesse. Il serait à souhaiter qu'en France les démonstrations populaires n'eussent pas d'autre tournure et je ne détesterais pas qu'un cordon de gardes républicains à cheval, en culotte blanche et en plumets encadrat les Camelots royalistes. Ce paradoxal spectacle ne serait pas précisément dépourvu de sérénité. Malheureusement les ministres qui répondent de l'ordre public ne peuvent pas envisager de cet œil philosophique les démonstrations camelotières, car ma philosophie repose sur cette hypothèse qu'à la tolérance gouvernementale doit répondre la sagesse des manifestants. Je vous étonnerais beaucoup en vous disant que les gens de l'Action Française pratiquent cette sagesse. Le ministre responsable est donc tenu d'envisager divers cas et notamment le cas où la manifestation s'annoncerait avec des intentions belliqueuses. Quand les manifestants se proposent d'agir en perturbateurs, la situation devient inverse et ce n'est la manifestation que la police est tenue de protéger. C'est au contraire contre elle que la police a le devoir de protéger le public. Suivant ce qu'il sait ou ce qu'il présume du dessein des manifestants. le ministre responsable a le droit d'adopter des mesures dont il est l'unique juge. Chargé de maintenir la tranquillité de la rue, il est le mieux placé pour connaître les dispositions que requiert le maintien de l'ordre. Ses pouvoirs sont, en l'espèce, des pouvoirs discrétionnaires et tout ce qu'on peut lui demander, c'est du tact et du sang-froid, au total, de la prudence. La police est, en effet, un instrument redoutable. Il n'en faut pas abuser. On l'a bien vu l'autre dimanche. J'ai été parfois témoin des charges de la police. J'avoue que ce n'est pas beau. Le gardien de la paix est un brave homme qui garde la paix de son mieux, et j'en ai vu qui dans des mouvements populaires supportaient héroïquement les injures de la foule et qui, par ordre, encaissaient stoiquement les blessures. Mais une fois déchaînées, ah ! dame le spectacle changeait tout à fait d'aspect. Leurs poings faits pour la boxe, les clous de leurs souliers ne connaissaient ni le sexe ni l'âge. On dit que ce fut le cas à la fête de Jeanne d'Arc. Mais au bout du compte, à qui la faute ? Aux manifestants ? Au ministre ? Personne ne croira que le ministre ait enjoint à ses sergots de dépasser la mesure. Il n'est responsable que des dispositions adoptées, la police n'ayant pour ordre que d'en assurer le respect. On me concédera que le ministre avait les mêmes droits que n'importe quel petit maire défendant les processions dès qu'elles semblent compromettre la tranquillité de la rue. Le ministre pouvait donc autoriser tous les cortèges autour du monument de Fremiet. C'eut été la solution idéale. Il pouvait aussi les interdire. C'était l'extrême solution. la statue, il n'a admis de défilé que pris un moyen terme. Autour de celui de délégations. Dira-t-on que le ministre a manque de tolérance ? C'est la thèse des camelots. En s'efforçant de rompre les barrages de police, ils ne faisaient, prétendent-ils, que s'insurger contre un ministre sectaire. Car pourquoi empêchait-il qu'un libre et complet hommage fût rendu à l'héroïne ? De quel droit lui faisait-il tort d'un seul entre ses fidèles ? Là-dessus les camelots décidé, dès la veille, qu'ils culbuteralent la police, füt ce au prix d'une brutalemêlée et dès le lendemain, ils proclamaient leur «victoire» dans cette «bataille ». J'ignore les motifs dont s'inspira la défense ministérielle, et je ne saurais dire à quel point elle se justifie. Je ne connais pas les secrets de la Sûreté Générale. Mais on se l'explique de reste par les récentes campagnes de la gent camelotière et des feuilles du parti. Tous les matins que Dieu fait, celles-ci se présentent sous l'espèce d'appels à la force. Celles-là se donnent l'air de n'être que de coups de main. De quel côté la tolérance ? Sans doute vous souvenez-vous de l'incident Georges Scelle. Des étudiants en droit, parmi lesquels il faut comprendre quelques apprentis coiffeurs et des commis en rupture de calicot, prirent d'assaut la chaire du professeur et pendant plusieurs jours on les vit montant la garde à la porte de la Faculté. Leurs groupes étaient pourvus des plus ostensibles matraques. Ces jours derniers encore ils ont renouvelé cette scène. Cette fois, ça s'est passé à l'Ecole de médecine. Un professeur avait déposé, contrairement à leurs voeux, dans le procès Damrémont. Ils s'y sont pris de telle sorte que le ministre a décidé la fermeture du cours. Est-ce un geste d'énergumène ? Il me semblerait plutôt que le ministre abuse de la tolérance. Et dans l'incident de la Carcasse à la Comédie-Française, qui donc s'est montré sectaire ? Ce n'est pas le susdit ministre. S'il est exact que les auteurs aient retiré leur ouvrage à sa prière, ce ministre est bon garçon. Quant aux camelots, leur parti pris se connaît à leur logique ils ne veulent pas supporter que M. de Féraudy reste libre d'incarner un militaire cocu, mais ils se fâchent si M. Le Roy n'est pas libre de voler au secours des oeuvres catholiques du général de Castelnau ? La solution élégante eut été d'inviter M. Le Roy à avoir le talent de M. de Féraudy et à laisser à chacun le loisir d'interpréter telles œuvres que bon lui semble. Mais voilà! Il n'eût pas été besoin de se servir de matraques. Or, c'est cela qui importe, et c'est cela l'autre jour, qui s'est visiblement révélé sur la place des Pyramides.
Quelle que fut l'opinion des manifestants royalistes sur les mesures adoptées par le ministère, il n'y avait pour eux qu'une règle de conduite. Les Camelots du Roy se recommandent du principe d'autorité ? Ils auraient dû respecter celle du gouvernement. Ils se donnent pour des gens d'ordre? Ils auraient dû obtempérer aux ordres de la force publique. En pareille matière il n'y a qu'à s'incliner. D'abord pour la raison qu'en l'espèce les pouvoirs du ministre doivent être discrétionnaires et ensuite parce que le simple refus d'obéissance est déjà le commencement du désordre. Seulement nos camelots y étaient si bien résolus qu'ils étaient munis de leurs gourdins, et au point qu'un monsieur prêtre, comme disait disait ce brave Ranc, a pu être photographié brandissant un nerf de bœuf. On ne se doutait pas jusqu'à ce jour que ce fût un instrument à donner la bénédiction. Jugez un peu des profanes! Ils étaient tous venus là, stylés en conséquence, décidés très fermement à susciter des bagarres qu'ils exploiteraient le lendemain comme un effet de l'anarchie sous le règne de la Gueuse. Ils étaient non moins décidés à «tâter» le gouvernement pour savoir quelle résistance il est capable d'opposer à un assaut des fascistes. Les Camelots du Roy se réduisent à quelques centaines. Comme ils auraient le plus grand tort d'attendre des retours de l'opinion un gouvernement de leurs rêves et qu'ils s'en doutent un peu, leur arrière-pensée est de s'imposer par surprise, à la suite de quelque heureuse équipée. Ces doux enfants font ce doux rêve! La fameuse «marche sur Rome» leur a donné cet espoir. Ils se promettent quelque triomphale bataille dans le goût péninsulaire. Dans leur programme elle doit finir dans les mêmes apothéoses, dans la même dictature, quelque Daudet ou sous-Daudet figurant Mussolini. Mais voilà! Il y a loin de la Seine aux bords du Tibre et l'expérience de l'autre jour a démontré, vaille que vaille, qu'une entreprise fasciste ne se passerait pas à la douce. Regrettons les incidents détestables de cette journée. Souhaitons qu'une ère vienne où de paisibles cortèges pourront déambuler, fût-ce au cri de «Vive le Roy!» mais à la condition d'avoir les mains dans les poches. Puis des troubles de l'autre jour retenons la seule morale qui pour le moment en découle. A savoir que les Camelots du Roy s'exposent au choc en retour de leurs appels à la force et qu'à cracher en l'air ça retombe sur le nez.

PIERRE ET PAUL


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