| Le Petit Journal illustré - 16 mai 1926 |
Le fait de la semaine
Le besoin est docteur en stratagème, a dit notre bon La Fontaine. Les événements d'Angleterre nous en offrent le témoignage; et nous eûmes, d'ailleurs, la preuve chaque fois qu'en quelque pays civilisé, un conflit se produlsit, entre le capital et le travail, qui pût être de nature à arrêter ou à bouleverser la vie sociale,
Alors, le systeme D entre en scène. On se débrouille, on se tire d’affaire comme on peut.
Sans doute, il est tels corps de métier qu'on ne saurait, en cas de grève, remplacer au pied-levé, mais, pour tout ce qui touche aux services publics, on peut toujours, avec des remplaçants de bonne volonté, faire au moins le nécessaire et assurer la vie des cités.
Les Anglais, dit-on, ont subi avec bonne humeur les inconvénients causés par la grève générale. Ils avaient eu le temps de s'y préparer, Aussi ne furent-ils pas pris au dépourvu.
Nous vivons à une époque où, par suite des conflits sociaux, des idées anarchistes et communistes répandues dans les masses, par suite aussi, du déséquilibre économique entraîné par la guerre, tous les pays peuvent être, du jour au lendemain, menacés de faire face à des événements pareils à ceux dont l'Angleterre est le théâtre.
Le progrès a singulièrement compliqué notre existence.
La civilisation est une admirable machine qui fonctionne sans accroc tant que l'organisation sociale n'est pas troublée, mais qui ne marche pas toute seule, cependant, et s'arrête dès qu'un des organes qui la composent vient à manquer.
Il importe donc qu'on soit toujours prêt à remplacer l'organe défaillant.
Il ne s'agit pas d'attenter aux libertés conquises par les travailleurs, ni d'empêcher telle ou telle corporation, mécontente du salaire ou des conditions du travail, de se mettre en grève; il s'agit d'assurer la vie de la nation et d'empêcher sa ruine. A ce point de vue, tout pays atteint, dans son existence même, par la défaillance des services publics indispensables, a le droit d'appeler tous ses citoyens à son secours.
Bien des grèves ont été ainsi «brisées» par l'initiative des particuliers. Citons cet exemple qui remonte assez loin. En 1914, les travailleurs municipaux de la ville de Leeds se mirent en grève. Une ligue des citoyens se forma immédiatement; tous les services: gaz, eau, électricité, tramways, furent assurés par elle. Ce furent les médecins qui remplacèrent les balayeurs, nettoyèrent les ruisseaux et vidèrent les boîtes à ordures, continuant ainsi à défendre l'hygiène publique.
Vous me direz que des connaissances professionnelles et quelque expérience sont indispensables pour exercer même les métiers les plus simples. Oui, mais la volonté, la patience, le courage au travail y peuvent aussi suppléer. Rappelez-vous plutôt ce que firent nos étudiants en 1909.
alors leur maison de la rue de
On construisait alors leur maison de la rue la Bûcherie. L’édifice venait d'atteindre son troisième étage et il allait pouvoir se coiffer d'un toit. Quelques pièces de charpente manquaient encore. Or, les charpentiers se mirent en grève... Alors une douzaine d'étudiants s'improvisèrent charpentiers et terminèrent le travail que les ouvriers avaient abandonné.
L'exemple que fournirent alors ces jeunes gens n'aurait pas dû être perdu. Il démontrait la nécessité de donner, même à la jeunesse destinée aux professions libérales, un enseignement pratique qui pût, dans certaines circonstances de la vie, être profitable non seulement à eux-mêmes, mais encore à la société.
Cette éducation pratique, si on la néglige dans les établissements d'enseignement, par contre, il semble bien que beaucoup de jeunes gens, aujourd'hui, tiennent à l'acquérir par eux-mêmes. Sans doute se rendent-ils compte qu'elle leur servira quelque jour.
Jaurès avait prévu cela, il y a longtemps déjà : «Le prolétariat, écrivait-il, se tromperait gravement s'il se représentait toute la bourgeoisie comme une classe veule et épuisée... Elle a des réserves profondes d'énergie et d'intelligence...» Et le tribun citait le cas des fils de grands patrons du Nord qui travaillent d'abord aux usines comme ouvriers, apprennent durement le travail qu'ils auront à diriger plus tard.
« Le service militaire obligatoire pour tous, ajoutait-il, les exercices sportifs, même les formes de plus en plus techniques et scientifiques du grand luxe moderne, l'habitude de manier les appareils électriques, la pratique de l'automobilisme, tout contribue à donner à la bourgeoisie une activité physique et technique, une force des muscles et une adresse des mains qui, à certaines heures de crise sociale, trouveront leur emploi.»
Ibsen disait naguère qu'un homme n'était réellement libre que s'il savait allumer son feu et cirer ses chaussures. Il faudra savoir maintes autres choses encore pour être un homme vraiment libre dans l'avenir.
Ernest LAUT.
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