| Paris-Soir - 09 mai 1926 |
MORTE SAISON...
Pourquoi les suicides féminins
sont-ils si nombreux?
M. Georges Renard nous répond
Ce journal féminin soumet à ses lecteurs, à propos d'un monstre qui relève avant tout de la tératologie, la question suivante : «Faut-il guillotiner les femmes?»
Il parait que les enquêtes sur le cheveu long ou court ne suffisent plus, mais que la façon d'accommoder le chef reste dans le goût du jour.
Claude Gueux est un document d'un autre âge. Hugo ne jouerait-il pas les bouffons s'il venait redire à la tribune de la Chambre : «Messieurs, il se coupe trop de têtes en France. Puisque vous êtes en train de faire des économies, faites-en là- dessus... Puisque vous êtes en verve de suppression, supprimez le bourreau. Avec la solde de votre bourreau, Vous paierez des maîtres d'école.»
Le temps n'est plus où l'on demandait : «Faut-il guillotiner les hommes?» Le temps vient où l'on demandera n'oublions personne «Faut-il guillotiner les enfants?» On ne tue pas assez. Il est insupportable à certains que la règle souffre des exceptions. Mieux vaut supprimer l'exception que la règle. Hurlons à la mort.
Mais que ceux-là se rassurent. De nombreuses femmes sont condamnées et beaucoup exécutées. Dans quel pays, la justice est-elle si bien comprise, nous direz-vous? Ni le boutevard Arago, ni les places des préfectures ne virent, de mémoire de contemporains, d'aussi judicieux châtiments.
C'est que ces condamnées-là n'ont comparu devant aucun tribunal, qu'elles ne sont coupables que de misère, et que leur mort n'est pas toujours publique, puisque les rives de la Seine sont désertes, la nuit.
Les suicides se suivent et se ressemblent
Tuer, c'est faire périr de mort violente ou de maladie. La misère est une maladie. On ne soigne guère ceux qu'elle atteint. S'en sauve qui peut. Il y a deux semaines, une ouvrière tentait de se suicider parce que, sans travail depuis longtemps, malgré ses recherches, elle ne pouvait plus accepter les souffrances de sa petite fille et les siennes. L'enfant et la mère se mouraient de faim.
Le lendemain, au pont d'Austerlitz, des gardiens de la paix retinrent une jeune femme qui, un petit garçon dans les bras, enjambait le parapet. Enfin, voici quelques jours à peine, à l'aube, Fernande Mathieu se jetait dans la Seine, entraînant avec elle sa fillette, Simone, âgée de cinq ans. «La patience est faite d'espérance...»
Est-ce donc par des suicides analogues que se doivent marquer les étapes de l'évolution féminine ?
M. Georges Renard, l'éminent professeur au Collège de France, s'est consacré à l'étude de la situation de la femme dans la société. Il est également vice-président de la Ligue d'Hygiène mentale qui s'est donné comme mission essentielle d'établir, autant qu'il se pourra, une prophylaxie du suicide.
Et voici ce que nous répond M. Georges Renard:
«Il est évident que les déceptions sentimentales, les conditions de famille, d'hérédité, de complexion particulière, sont des éléments avec lesquels il faut compter. Mais le facteur économique est, le plus souvent, la cause des suicides.
Un responsable:le travail à domicile
«Si la position de l'ouvrière est meilleure aujourd'hui qu'elle ne l'était il y a cinquante ans, ce progrès indéniable est encore bien insuffisant. La travailleuse à domicile, par exemple, est dans un état tout à fait misérable. C'est elle, le plus souvent, qui est victime de ces suicides.
Le système de la fabrique dispersée est en pleine floraison. Il présente, en effet, une notable économie de frais généraux. La construction d'énormes bâtiments pouvant contenir des milliers d'êtres humains devient inutile, comme le chauffage et l'éclairage des locaux où vivent les travailleuses, puisque celles-ci sont éparpillées sur un vaste espace.»
Ces ouvrières dont le nombre dépasse, en France, le million sont les véritables parias de l'industrie moderne. Les Anglais ont baptisé l'exploitation dont elles sont l'objet du nom de sweating system, système qui fait «suer» du travail jusqu'à l'épuisement.
«Une crise survient-elle ? Le patron n'est pas obligé de «moudre à perte», c'est-à-dire de faire marcher ses machines au risque d'encombrer ses magasins d'un stock qu'il ne peut écouler, ou bien de les laisser, inertes et mortes, se rouiller dans une immobilité désastreuse. Il se borne à suspendre ses ordres aux travailleuses qu'il occupe d'ordinaire. Il reporte ainsi sur son personnel qu'il ne paie point pendant ce temps, les pertes et les souffrances de chômage.
Que des femmes sans travail entraînent leur enfant avec elles dans la mort. Il n'y a là rien de surprenant. Il est certain que la grosse question de la natalité, dont on s'occupe beaucoup, sans grands résultats, est avant tout une question économique. Quand on voudra que le pays ait des enfants, il faudra que le pays puisse les élever. Or, en ce moment, non seulement il ne peut les élever, mais encore les loger...»
«Cette cause peut pousser une mère à disparaître avec son enfant, par amour même pour lui, par crainte de le voir livré à la misère ou, ce qui revient presque au même, à l'Assistance Publique... » Elle préfère alors alors l'emmener avec elle, je ne dis pas dans un monde meilleur, mais dans cette région inconnue où l'on espère trouver enfin le repos définitif.»
«N'oubliez pas, d'autre part, que les émotions de la guerre, la peur des bombes, les tristesses profondes causées par le carnage universel ont amené dans toute la population une forme de déséquilibre nerveux que la vie trépidante et difficile des grandes cités accroît de jour en jour. Et cet état nerveux se traduit souvent sous forme de suicide. Déjà les Goncourt signalaient les névroses comme une des maladies du siècle. »
Névrose? Cette angoisse qui déchire certaines femmes, cette longue agonie qui rend la mort désirable, il ne suffit pas qu'elle soit, comme la funèbre félicité d'une Madame Gervaisis, tressaillant aux échos brisés du Lamma Sabachtani ou rêvant au dernier sommeil près des sarcophages de la Voie Appienne, un thème de roman. Mais M. Georges Renard reconnaît que les mots sont toujours justes qui disaient :
«Avant que les lois accordant une protection suffisante au travail soient votées et appliquées, il passera beaucoup d'ouvriers et d'ouvrières sous les ponts.»
Germaine DECARIS.
La Fabrique dispersée serait-elle l'équivalent du Télé-travail ? on peut le penser... Cent ans plus tôt, le travail à domicile était déjà mis en cause dans la dégradation de l'équilibre psychique.
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