| L'Œuvre - 09 mai 1926 |
Hors-d'Œuvre
BARRABAS!
Il faut laisser tomber le masque de l'ironie. Il faut laisser paraitre une indignation sincère et ridicule.
Ridicule, sans doute, puisque le verdict rendu hier par douze jurés sans conscience n'a provoqué aucun émoi dans le public, aucune réaction dans la presse sentimentale.
En prévoyant hier l'acquittement du monstre de Villiers-sur-Marne, je pensais émettre une énormité paradoxale, commode en ceci qu'elle me permettait un développement facile sur l'impunité des héros coupables. Mon pronostic s'est réalisé, mais je ne triomphe pas... Loin de là... Je suis profondément humilié d'appartenir à la même espèce animale que M. Eugène Barbas, spécimen remarquable par sa férocité, et que les douze jurés de Versailles, aptes à manoeuvrer dans une escouade, idoines à figurer dans une bourriche, mais indignes de donner le jour à une postérité.
Car enfin, j'en appelle à tous les pères. M. Eugène Barbas, héros de la grande guerre, a fait mourir sous le bâton son petit garçon, coupable d'avoir fait l'école buissonnière.... Son attitude à l'audience a été révoltante. Pour s'excuser, il n'a rien trouvé de mieux que de salir la petite victime, accusant l'enfant d'avoir commis plusieurs cambriolages et de fréquenter les boîtes de nuit de Montmartre. Or le petit Barbas était âgé de neuf ans à peine (et non pas onze ans comme je le disais hier) et son instituteur a défendu sa mémoire contre les calomnies de son père.
Le jury de Seine-et-Oise a déclaré non coupable cette brute effroyable, coupable d'un crime inouï au regard des lois divines, humaines et naturelles. Vraiment, quand on considère l'acquittement de Barbas, l'acquittement de Barrabas, qui fit scandale pendant vingt siècles, apparait presque comme un acte de justice.
Et maintenant les jurés de Seine-et-Oise oseront-ils condamner l'apache coupable seulement d'avoir assassiné, pour lui voler ses économies, une vieille rombière à laquelle ne l'unissait aucun lien de parenté? Oseront-ils condamner le meurtrier dont le forfait eut pour excuse le besoin, ou l'avidité, ou la rancune, alors qu'ils ont absous celui qui assouvit son glorieux instinct de férocité, son besoin brutal de frapper sur l'être faible et inoffensif dont il devait être le protecteur dévoué jusqu'au sacrifice, indulgent jusqu'à la faiblesse ?
Et maintenant que faudra-t-il pour émouvoir les commentateurs quotidiens de l'actualité, les exégètes lacrymogènes du fait-divers, dont le silence doit passer pour une approbation ?... Rien de moins, sans doute, qu'un cheval martyrisé par un charretier brutal, ou qu'un «toutou» sournoisement chloroformé par un anatomiste sacrilège, après avoir été menacé d'exil par un gazetier cynophobe.
Il faut tout de même espérer que ça ne va pas finir par des chants et des apothéoses, et qu'un arc de triomphe ne sera pas élevé à Villiers-sur-Marne pour le retour de M. Eugène Barbas. J'espère que les élèves de l'école (où il manque quelqu'un) ne viendront pas à sa rencontre pour lui offrir des fleurs avec un compliment en vers... Cependant, comme compliment en vers, La Conscience, de Victor Hugo, serait un morceau de circonstance. (Mais non... même pas Cain... Cain avait une excuse, car Abel était pour lui un rival.)
J'espère que les jurés de Seine-et-Oise, en rentrant chez eux, ont su ce que pensaient leurs femmes. Car toutes les femmes sont mères, même celles qui n'ont pas d'enfants.
En ce qui concerne M. Eugène Barbas, j'espère qu'à défaut de la justice des jurés il connaîtra la justice des voisins, qui est implacable…
Et surtout, aujourd'hui, je veux croire en Dieu… Je veux croire en Dieu, pour pouvoir croire à l'enfer.
Un enfer pour quatre, où il y aura Abraham, qui consentit à immoler son fils, Agamemnon, qui sacrifia sa fille, Ugolin, qui mangea ses enfants, et le pire de tous: M. Eugène Barbas, qui, sans l'excuse de la faim et sans l'ordre des dieux, fit mourir mourir son son enfant sous le baton.
G, de la Fouchardière
| retour 09 mai 1926 |







































































