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Paris-Soir - 09 mai 1926


Paris soir 1926 05 09 Dans le vertige actuel de Londres

LE JOURNAL DE MAURICE-VERNE

Dans le vertige actuel de Londres
Ce que représente exactement le Trade-Unionisme

Le 20 mars, je commençais ici une série de notes de voyage sur l'Angleterre, dont le premier article s'intitulait: Vers la Révolution ou le Fascisme? Ainsi Paris-Soir fut-il peut-être le seul journal français à donner l'état exact de la situation anglaise et à annoncer ce qui allait arriver. Des journaux anglais s'étonnèrent de la précision de mes informations et, à Manchester même, la capitale industrielle, elles servirent aux... lecteurs.
Et ce dernier trait précisait ce que je montrais d'autre part : c'est-à-dire l'aveuglement du pays devant la crise montante. Londres dansait. Et je montrais aussi Londres dansant sur son volcan
Et maintenant ? Pour comprendre les choses, il sied d'abord de mesurer les forces en présence.

Le berceau des Trade-Unions

La grève aujourd'hui vient de la mine. Le principe de l'union ne pouvait pas ne pas débuter ailleurs que dans les pays de mines. Il faut avoir vécu dans ces centres désolants pour comprendre le besoin farouche de la vie meilleure qui prend ces hommes noirs, ces femmes squelettiques, ces enfants malingres. Ah ! la splendeur sinistre des Cardiff et des Newcastle, les plus grands ports houillers de la terre; les trains entiers contre les collines de charbon qui ont des milles de longueur vingt millions de tonnes qui s'engouffrent dans ces trains à Cardiff, presque autant à Newcastle. Et tout ce minerai arraché par les hommes, dans la tristesse des Neath ou des Swansea, à Darlington où 600.000 mineurs vivent, serrés, sur une terre d'enfer à Walsend, la mine la plus profonde du monde, d'où il semble que les hommes ne doivent plus remonter !...
En 1841, les hommes noirs fondent leur première association qui sombra dans la terrible grève de 1844.
En 1858, l'Union, renaît grâce à Macdonald. Celui-ci, fils de mineur, mineur lui-même, s'instruit aux heures de liberté, parvient à entrer à l'Université de Glascow, en sort avec le diplôme de professeur.

Mais ce diplôme lui servira pour aider ses frères. Sa formule tient en trois mots -standard of life- vie normale pour le travailleur.
Cette devise va demeurer celle de tout le socialisme anglais. En 1863, les unions de mineurs se réunissent à Leeds et, pour la première fois, on pose le principe de la journée de huit heures,
Comme il faut agir avec timidité. les délégués la demandent d'abord pour les enfants - ces malheureux enfants qu'on voyait encore vivre dix et douze heures dans les galeries enténébrées. La pensée des délégués était que la loi de huit heures de travail pour les enfants entraînerait des conditions identiques pour les adultes. On sait la suite.
En 1869, les mineurs comptent déjà deux cent mille syndiqués et qui imposent leur pouvoir aux autres unions.
Aussi, en 1871, quand on fonde le «comité parlementaire des ouvriers du Royaume-Uni», le leader commun est-il choisi parmi les hommes noirs, et c'est Macdonald qui devient président. En 1874, il entre à la Chambre des Communes. Et un deuxième leader des Trade-Unions, délégué de la mine devient député, cette même année,
Quand Gladstone prend le ministère en 1892 -il y restera jusqu'en 1895- Thomas Burt, le deuxième élu des mineurs, est nommé sous-secrétaire d'Etat. La puissance politique est désormais acquise à toutes les unions du royaume.

MAURICE-VERNE.

(Voir la suite en 3 page)
Dans le vertige actuel de Londres
(Suite de la 1ère page)

Il est une bible pour les grévistes: History of trade unionism, rédigée par ce ménage vénéré outre-Manche Sidney Webb et Beatrice Webb. Elle relate les dernières étapes du Trade-Union devenu une puissance dans la puissance anglaise.
En 1895, le nouveau Congrès des syndicats s'ouvre à Cardiff, la capitale du charbon. Chaque métier a ses représentants : les trade councils.
Economie et politique y sont discutées, en vérité, comme dans un institut. On y décrète de ne plus admettre dans les congrès que les hommes «qui gagnent leur vie par leur travail» et ceux qui touchent des salaires, en tant que fonctionnaires du syndicat. Car il faut désormais des fonctionnaires pour cette formidable organisation.
En 1897, les Trade-Unions décident que la durée de travail de l'ouvrier, qui formait le total de 54 heures par semaine depuis 1874, soit abaissée à quarante-huit heures.
Alors, les employeurs protestent. La lutte reprend. La bataille est engagée par la fédération de la mécanique. Les mécaniciens veulent leurs quarante-huit heures de travail. C'est la grève. Les employeurs congédient vingt-cinq pour cent de tous les syndiqués -Amagalmated society of engineers- du Royaume-Uni. Les Trade-Unions soutiennent la grève. Elle dura une année et coûta seize millions à la caisse générale. Mais le syndicat ouvrier fut vaincu.
En 1899, à Cardiff, grève des chemins de fer de Taff Vale le rail du charbon. La Compagnie intente alors un procès en dommages et intérêts aux Trade-Unions, comme moralement responsables des pertes causées à la Compagnie. Un million d'indemnité. Le tribunal donne raison à la Compagnie.
Les Trade-Unions vont en appel. Jugement favorable à ceux-ci. La Compagnie ne se tient pas pour battue. Elle va en cassation devant la Chambre des Lords, les law lords.
En juillet 1901, les law lords promulguent la responsabilité des syndicats et exigent le paiement du million. Cette condamnation était la ruine des Trade-Unions, puisque partout où il y a la grève on pouvait désormais en rendre responsable l'organisme central. Cela ne tarde pas. Une compagnie de houillères attaque à son tour les Trade-Unions qu'elle accuse d'avoir entraîné ses ouvriers à faire, grève. Procès. Elle demande près de deux millions, Les choses vont se gåter dans le monde ouvrier.
Fort à propos, le 7 août 1902, le Banc du Roi fait débouter la Compagnie. Désormais, le Trade-Union a trouvé ses assises. C'est un Etat dans l'Etat. A cette heure, deux millions de travailleurs versent à sa caisse. Ses députés sont au parlement; il est devenu organe politique.
Aujourd'hui il peut réaliser cet acte de puissance dont le roi d'Angleterre, empereur des Indes, lui- même serait incapable: arrêter la vie anglaise !

Et l'avenir?

Où va le Trade-Union ?
Le 29 mars, dans la série d'articles où j'annonçais les événements actuels, je notais une conversation avec un des leaders des syndicats.
- Nous étions, disait-il, le tampon vivant entre les forces en conflit... mais à présent nous sommes débordés !... Voici le réveil du peuple maigre (on nomme ainsi à Londres les prolétaires qui sont englobés dans les associations nettement révolutionnaires), ce peuple maigre que les révolutionnaires travaillent, que Moscou enflamme, réveil, trouble encore comme tous les réveils, courants contraires de peuple, avec, forcément, un manque d'organisation : la charge des révoltés qui sont tous déliés, à présent, du pacte de la fameuse franc-maçonnerie anglaise, tous décidés à une solution. Moscou par ses agents la leur offre... et le libéralisme de notre organisation politique et la formation de nos politiciens, qui ne sont plus que des marchands d'éloquence, exemple un Lloyd George, nous empêchent d'agir contre ces manoeuvres mortelles: si elles réussissaient on verrait s'écrouler l'empire du juif Disraëli offert à notre peuple comme s'est écroulé l'Empire de Pierre-le-Grand et de Catherine: le souffle de l'Asie est sur nous...
- Alors? dis-je.
- La dictature...
La dictature par le Trade-Unionisme ? La socialisation des mines pour commencer ?
Il faut être sur place pour suivre le problème. Nous y serons.

MAURICE-VERNE.

Maurice Verne 1889-1943


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