| Le Gaulois - 09 mai 1926 |
CONCERTS ET VIRTUOSES
Le dernier concert de la S. M. I. était consacré à des oeuvres de musiciens américains et offrait de ce fait un vif intérêt, car on allait être fixé sur les tendances de la jeune école américaine. Celles-ci, disons- le franchement, nous ont paru un peu inquiétantes, si tant est que les œuvres inscrites au programme doivent être considérées comme les plus représentatives.
L'évolution actuelle de certains musiciens européens, désireux de revenir à la simplicité linéaire et aux formes nettes, semble avoir visiblement impressionné les compositeurs d'outre-Atlantique, M. Virgil Thomson et M. Georges Antheil en particulier. La Sonate d'Eglise, du premier, pour clarinette, trompette, alto, cor et trombone, témoigne d'un parti pris évident de dépouillement presque squelettique. Dans le «Choral» et la «Fugue» de cette Sonate, ce souci est poussé jusqu'à des limites extrêmes; la partie médiane est constituée par un «Tango», ce qui peut paraître surprenant à première vue; réflexion faite, M. Thomson a peut-être été au devant du désir de ce pasteur qui a introduit le jazz dans le temple pour a attirer les fidèles.
Le Quatuor à cordes de M. Antheil est intéressant par l'emploi que l'auteur s'est efforcé de faire des timbres moyens des instruments, mais il n’a pas su éviter, en dépit de vaines recherches, l’écueil de la monotonie, engendrée en partie par une écriture chargée qui donne à l'ensemble. une allure compacte.
L'équilibre rythmique semble être la préoccupation de M. Elwell, et ses neuf pièces pour piano, auxquelles on peut reprocher leur manque de couleur et de variété, ne sauraient laisser indifférent à ce point de vue.
Que penser de ces œuvres, dont nous venons de donner un rapide aperçu, sinon que ce sont des essais curieux, certes, mais peu attachants, car la musique semble en être absente. Aucun abandon, aucune pointe d'émotion, aucun détail pittoresque, aucune originalité véritable, mais une systématisation complète suppléant l'inspiration. Aussi la Sonate pour piano de M. M. Piston et surtout celle pour piano et violon de M. Chanler, ainsi d'ailleurs que trois oeuvrettes de M. Copland, charmantes comme cette Mélodie avec accompagnement de flûte et de clarinette ou ce Nocturne pour violon, et savoureuses comme cette Sérénade, également pour violon, bâtie sur des rythmes américains, doivent-elles être signalées comme ayant représenté quelques fugitifs instants de musique, bien que le ton emphatique de l'œuvre de M. Piston et l'inspiration un peu fade de celle de M. Chanler n'aient pas rallié tous les suffrages. M. Chanler paraît être le plus traditionnaliste de ses confrères et il sut montrer dans les trois mouvements classiques de sa Sonate, de la vigueur, de la sensibilité, de l'entrain, et, chose qui ne gâte rien, de la clarté.
De remarquables interprètes se prodiguèrent généreusement pour mettre en valeur ces musiques souvent ingrates et il faut louer hautement MM. Ciampi, Dushkin et le Quatuor Krettly.
Les concerts Straram, qui ont joué cette saison un rôle de première importance, ont donné leur dernière séance avec un éclat des plus vifs, auquel contribua pour une bonne part M. Vladimir Horowitz. Ce jeune pianiste est un maître et son interprétation du Concerto en mi bémol de Listz fut extraordinaire de puissance rythmique et d'ampleur sonore.
La Deuxième Symphonie est assurément, avec la Suite Scythe, le meilleur ouvrage de M. Prokofieff, cet étonnant musicien en qui se retrouvent avec intensité les aspirations de l'âme russe. De même, La Mer est certainement l'œuvre symphonique où le génie de Cl. Debussy apparaît avec son pouvoir évocateur le plus émouvant. Ces deux ouvrages, si dissemblables, revêtirent leur véritable aspect grâce au magnifique orchestre de M. W. Straram, que celui-ci dirige avec un art affiné.
C'est à l'ombre de Bach et de Debussy que M. Robert Schmitz a fait sa rentrée à Paris. Ce grand pianiste, que l'Amérique nous a ravi, ce dont nous devons nous féliciter dans un sens, car la cause de la musique française trouve en lui un ardent propagateur, est non seulement un virtuose remarquable mais un admirable musicien.
Rarement le Prélude et fuque en mi bẻmol majeur de Bach (transcrit par Busoni) fut exposé avec une pareille ampleur architecturale et un sens aussi étonnant de la juxtaposition des plans. M. Robert Schmitz feuilleta en outre cet admirable recueil de Debussy qu'est le Children's Corner d'un toucher preste et délicat avec de ravissantes recherches de sonorités. Cet ensemble d'aussi rares et hautes vertus honore celui qui les détient.
M. Ellsworth Grumman avait fait choix d'un programme, sensiblement différent de ceux que nous sommes accoutumés d'entendre, ce dont il faut lui savoir gré plus que de l'intérêt des ouvrages mêmes, car ceux signés Medtner et Scriabine présentèrent un maigre intérêt. Certes la personnalité de M. Grumman n'est pas encore suffisamment dégagée et sa technique manque encore de fermeté et de cette tranquille assurance qui est l'apanage des grands virtuoses. Mais il est de ceux qui peuvent y arriver; pour l'instant, il faut retenir la chaleur de son tempérament.
Mme Alexandre Hidiroglou, professeur à l'Académie de musique d'Athènes, nous est apparue comme une artiste digne d'éloges au cours de son concert où elle interpréta des pages célèbres de Beethoven, Schumann, Chopin et Listz dans un style ferme et mesuré, avec une juste compréhension. La sincérité de son art et l'assurance de sa technique méritent d'être signalées.
Les apparitions du prestigieux pianiste Arthur Rubinstein suscitent à présent l'enthousiasme du grand public, conquis par la puissance et la clarté de son jeu. Cet artiste possède des dons surprenants et une facilité naturelle qui lui permettent d'aborder sans crainte les œuvres les plus difficiles d'interprétation et d'exécution technique. La Sonate appasionata de Beethoven et celle en si mineur de Listz conviennent à merveille à son tempérament. L'âme de Chopin est évoquée par lui avec un charme intense."
M. Stanislas Mikuszewski est un jeune violoniste dont les bonnes intentions ne sauraient être niées. Loin d'avoir la fougue et les emportements qui caractérisent habituellement les artistes slaves, son jeu est au contraire discret et réservé, non sans timidité. Ses sonorités auraient besoin de s'étoffer et sa technique de s'affermir, résultat auquel il arrivera avec l'âge.
Une grande sûreté dans les attaques et un mécanisme souplement délié caractérisent au contraire M. Paulo Manso, dont le talent de violoniste apparut sous un aspect très flatteur. Il montra une excellente tenue de style dans la Chacone de Bach, affirmant ainsi de réelles qualités de musicien.
Elève de M. Jules Boucherit, M. André Proffit semble avoir recueilli quelques-uns des aspects du jeu de son maître éminent, un des plus purs violonistes de ce temps. C'est ainsi qu'il joint à une charmante musicalité des dons très développés se résumant principalement dans de fines et enveloppantes. sonorités et une technique élégante. Il faut le féliciter du choix de son programme où figuraient, avec la Huitième Sonate de Mozart, des pièces de G. Faure, G. Pierné et L. Aubert. Une distinguée chanteuse, Mlle Jeanne Kufferth, et un pianiste sensible, qui fut apprécié en outre comme compositeur, M. F. de Bourguignon, lui prêtaient leurs concours.
Le chant fut représenté cette semaine de façon très séduisante, notamment par deux artistes qu'il est agréable de louer de nationalité russe. L'une, Mme Vatchnadzé-Iversen, appartient à l'aristocratie exilée de son pays; sa diction expressive et colorée, sa voix bien posée et au timbre chaud se mirent admirablement en valeur, avec une rare distinction, dans des pages de musiciens italiens, russes et français. L'autre, Mlle Suzanne Rouffilange, possède un art du chant accompli, qu'elle met fort musicalement au service des œuvres interprétées; avec le concours du parfait pianiste et musicien qu'est M. Georges de Lausnay, elle sut évoquer de façon émouvante L'Amour et la Vie d'une Femme, de Schumann.
Pierre Leroi
| retour 09 mai 1926 |







































































