| Le Petit Journal illustré - 18 avril 1926 |
Vers l'expiation
Depuis longtemps on parle de supprimer le bagne de la Guyane et de le remplacer, pour les condamnés aux travaux forcés, par la prison cellulaire. Il est probable que l'Etat ferait, de ce chef, quelques économies, car le bagne coûte cher. D'autre part, notre lointaine colonie d'Amérique y gagnerait. De récentes enquêtes ont prouvé, en effet, que le travail des forçats ne produisait pas, là-bas, le rendement utile qu'on en espérait et, d'autre part, la présence de cette population peu intéressante éloigne les vrais colons de cette terre injustement maudite.
Mais, cette réforme n'ayant pas encore été réalisée, il faut bien continuer à diriger sur la Guyane, après jugements des cours d'assises, les condamnés et les relégués.
C'est ce qui vient d'avoir lieu.
On sait qu'avant leur départ pour l'Amérique, les forçats, venus de toutes les prisons de France, sont réunis dans un dépôt spécial organisé dans une ancienne forteresse de l'île de Ré. C'est là qu'est venu les prendre un transport aménagé à leur intention, un ancien bateau allemand baptisé La Martinière, et où les tristes passagers feront le voyage, enfermés dans de grandes cages aux barreaux de fer.
Pendant les quelques jours qui précèdent l'embarquement, les futurs bagnards jouissent d'un régime un peu moins rude que de coutume : on exige d'eux moins de travail, on leur fait faire des promenades plus longues, on les nourrit moins sobrement et on leur accorde même, une fois par jour, un quart de vin. Ce n'est pas, croyez-le bien, pour leur être agréable, mais simplement pour que leur état de santé leur permette de supporter les fatigues de la traversée.
Enfin le jour du départ arrive. Le service d'ordre, fourni par la garnison de l'île, est renforcé par des gendarmes venus du continent. Les baïonnettes s'alignent tout le long de l'allée des Soupirs, route qui va du pénitencier au quai d’embarquement. La porte de la forteresse s'ouvre et voici le triste bataillon des partants. Tous sont habillés de gris sombre, rasés entièrement et coiffés du petit bonnet traditionnel des forcats. Les relégués qui les suivent sont habillés et rasés de même, mais conservent le droit de se coiffer de leur chapeau de feutre ou de leur casquette. Les uns et les autres portent sur l'épaule un petit sac où sont entassés leur menu bagage personnel et leur linge.
Les habitants de Saint-Martin-de-Ré, ville charmante aux maisons peintes de couleurs claires, regardent passer sans étonnement le sombre troupeau. Bien rares sont les curieux venus tout exprès. Cette année, par ordre du ministre de la Justice, on a interdit l'approche des opérateurs de cinéma.
Le long du quai, des chalands attendent. Ils chargent les forçats et vont les transborder, au large, sur le La Martinière. Puis celui-ci lève l'ancre et, après avoir complété, en rade d'Alger, son chargement, se dirige vers la Guyane. C'est ainsi que 200 condamnés aux travaux forcés et 131 relégués, plus 340 condamnés coloniaux, sont partis, cette année, vers l'expiation.
| retour 18 avril 1926 |








































































