| Le Matin - 18 avril 1926 |
Une prison de tout repos!
C'EST LA PRISON DE GEX OU IL N'Y A QU'UN SEUL DÉTENU
[DE NOTRE ENVOYÉ SPÉCIAL]
GEX, 17 avril. M. Fouilloux, sénateur de l'Ain, fit sourire ses collègues du Luxembourg, en leur révélant, au cours de la discussion du budget du ministère de la justice, que la prison de Gex contenait deux honnêtes gardiens et ne contenait même qu'eux. Le fait dénoncé pouvait provoquer un sentiment de bonne humeur, puisqu'il n'était en rien la conséquence d'une erreur judiciaire, mais plutôt le résultat de légers troubles administratifs. Il se trouvait que l'unique surveillant de geôles sans pensionnaire, de la petite sous-préfecture de l'Ain, venait d'être doublé d'un second.
En sonnant à la porte massive et réglementairement grise de la prison vide, je songeais déjà à m'excuser de rompre, en hôte de passage, la morne expectative de deux solitaires sans doute prêts à offrir à leurs visiteurs l'hospitalité la plus durable.
« Papa, voilà quelqu'un !»
A la cantonade, une voix enfantine se fit entendre
- Papa, papa! voilà quelqu'un !
Un chien se mit à hurler. Un verdoyant potager attenant aux murailles des cachots et donnant sur la route, m'expliqua plus tard l'utilité de la bonne bête, préposée à la défense des légumes contre les invasions de maraudeurs en liberté.
Des clefs jouèrent sans effort dans des serrures sans rouille. Le gardien-chef en manches de chemise apparut; il prit le temps de passer sa veste d'uniforme et laissa finalement tomber:
- J'astiquais mon bureau!
Il faut reconnaître que l'ombre de Silvio Pellico elle-même n'aurait pas frissonné outre mesure, en franchissant le seuil de la prison. Celle-ci est pleine de soleil et sous les rayons, les grilles frottées de main de ménagère, ont des reflets de sou neuf..
Vraiment, si les détenus avaient le choix de l'hospitalité, les deux étages garnis chacun de douze cellules, feraient vite recette!
Vingt-quatre appartements vacants, quand ils sont si bien entretenus!...
M. Cantegril, le gardien-chef, que son nom n'a prédisposé à aucune «galéjade», piétine ardemment cette erreur et me répond:
- Pardon, monsieur! J'ai quel-qu'un.
Effectivement, depuis trois jours, la prison de Gex compte un prisonnier! M. Cantegril n'accepterait pas qu'on lui dise que l'intervention de son sénateur lui a porté bonheur. Et puis cet unique pensionnaire, arrêté pour attentat à la pudeur, n'est pas là pour longtemps: un pauvre homme du pays, père de sept enfants, que l'on relâchera dès qu'un certificat médical aura rendu officiel son déséquilibre mental. Quand il ne sera plus là, cela fera une cellule de plus à balayer, mais une bouche de moins à nourrir, il est vrai!...
Il serait curieux de savoir, à ce propos, en quoi consiste l'adjudication de la soupe des détenus de la prison de Gex! L'adjudicataire en fournissant une poignée de haricots le lundi; un sachet de pommes de terre le mardi, un peu de viande le dimanche et 850 grammes de pain tous les jours, quand il y a du monde, ne saurait s'intituler un grossiste!…
Calomnie!
Le gardien-chef l'admet aisément. Les cellules n'ont jamais eu des occupants bien nombreux.
- Mais de là à dire qu'elles sont toujours vides !
M. Cantegril n'en revient pas…
- Il y a trois ans que je suis ici. Le jour de mon arrivée, je prenais livraison d'une prison sans pensionnaire. Eh bien! dès le lendemain, j'avais un prisonnier... Il m'est arrivé d'en avoir deux ou trois à garder. d'un seul coup.
- En février dernier, vous étiez seul ?...
-Oh! quelques jours à peine!...
- Mais avez-vous jamais ouvert la porte de l'une des doute cellules du quartier des femmes ?...
Ici Mme Cantegril intervint:
- Monsieur, c'est moi la surveillante des prisonnières! Il est dans la région une ivrogne que je reçois régulièrement trois fois par an. Je l'attends pour le mois de juin...
(Voir la suite en 3e page.)
A LA PRISON DE GEX
Une ronde de nuit pour le détenu
[SUITE DE NOTRE DÉPÊCHE DE 1re PAGE]
Sans sourire, le ménage Cantegril m'explique maintenant qu'il est seul à tout faire !...
- Ah! quel travail! Pas de repos hebdomadaire! L'entretien des locaux; les écritures. Et les visites des avocats, et les visites des parents!... Et la surveillance !...
- Les rondes, n'est-ce pas !…
- Oui! La ronde de minuit, tous les jours, pour savoir s'il ne manque personne.
M. Cantegril débite tout cela comme un article de règlement. Mais le règlement exige-t-il qu'on fasse l'appel des absents? Tout est là, évidemment.
- Et votre adjoint?
Le gardien-chef, dans sa réponse,. n'hésite pas à se répéter:
- Je suis seul à tout faire! Sans que j'aie rien demandé, on m'a envoyé au mois de novembre un second. En vérité, je n'en revenais pas. Je ne savais même pas où le loger. Mon collègue ne resta que quinze jours parmi nous...
- Combien aviez-vous alors de prisonniers à garder?
- Deux! Un chacun !
Ainsi, le poste d'adjoint au gardien-chef de la prison de Gex n'a jamais été créé... S'il parut l'être. certain jour, à la grande stupéfaction de la population et du conseil d'arrondissement, qui en demanda la suppression, ce ne ne fut que la conséquence d'une erreur de bureaux. Le gardien qui débarqua, un beau matin, dans la sous-préfecture, devait, paraît-il, rejoindre Gien. Une arabesque mal faite sur un dossier, l'envoya à Gex.
En me raccompagnant, le gardien-chef Cantegril m'a fait une confidence.
- Croyez-vous, je ne gagne que 8.500 francs par an! Ma femme, comme surveillante, touche annuellement 2.800 francs! Comment voulez-vous vivre avec ça? Le pain vaut 1 fr. 95 le kilo; les œufs coûtent 7 francs la douzaine, etc. Je ne peux pas « m'en sortir »!
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