| L'Œuvre - 18 avril 1926 |
LE SCANDALE DE DUNKERQUE
On manifestera aujourd'hui contre le juge Desticker
(De notre envoyé spécial)
Dunkerque, 17 avril. Après une nuit.de tempête telle qu'on n'en vit point de semblable depuis des temps, Dunkerque s'est réveillée ce matin maussade, trempée et d'assez grise humeur. Je m'en suis bien aperçu. Les gens du Nord sont de tempérament rassis et calme. Ils sont graves et réfléchis. Je disais hier: «Le scandale de Dunkerque les passionne.» Le terme est sans doute impropre. Les citoyens dunkerquois ne se passionnent pas. Mais ils sont unanimement, du fait de ce fâcheux incident, inquiets, curieux et mécontents. Car ils ne comprennent plus.
Est-il possible, disent-ils, qu'une ville puisse être à ce point troublée et qu'une sanction n'intervienne pas ? Des accusations si nettes chaque jour et au grand jour répétées par voie d'affiches, de panneaux, de réunions publiques, contre un haut magistrat peuvent-elles rester sans réponse? Pourquoi M. Desticker ne répond-il pas ?
Et la logique populaire de conclure: «C'est qu'il n'a rien à répondre.»
L'opinion publique
J'ai pu me rendre compte que M. Desticker ne comptait pas dans Dunkerque et ses environs beaucoup de sympathies. On lui reproche d'être un juge trop sévère pour ses justiciables et pas assez pour lui-même. Son austérité n'est qu'altruiste. On relève contre lui, outre la fraude que je vous ai dite, des fraudes à l'Octroi de Dunkerque et à l'Enregistrement. On l'accuse d'être un juge dur, intéressé et injuste. On lui reproche encore d'exercer ses fonctions judiciaires à l'égard de ses propres compatriotes, puisqu'il est président du tribunal civil dans son propre pays. On ne lui pardonne pas d'avoir rétabli dans son fief. de Socx les droits du seigneur féodal et d'y avoir instauré notamment sur ses chasses une tyrannie abusive.
M. Desticker a des familiers. Mais on ne lui connalt guère d'amis. Ceux-là sont pour l'instant assez embarrassés de leur attitude. Ils voudraient bien prendre le
vent.
Etant du même clan, du même bord social, ils hésitent à se déclarer ouvertement contre lui. Nombre de personnalités quasi officielles, hors les fonctionnaires professionnellement discrets, que j'ai visitées se sont montrées fort réservées, ne me laissant entendre leur opinion que par une mimique significative. D'autres manifestent sans détour leur crainte d'une compromission possible.
C'est ainsi que, sur la foi de gens bien informés, j'acquis la certitude que M. Coquel, l'honorable président de la Chambre de commerce de Dunkerque, était partisan de la campagne menée contre M. Desticker. Je m'empressai d'aller le voir. J'eus sans doute le tort de le rencontrer au milieu de ses collègues. Toujours est-il que M. Coquel fut à ce point troublé qu'il faillit oublier les règles essentielles de la courtoisie.
En revanche, dans la population laborieuse de Dunkerque, au Syndicat des Dockers, à Bergues même, où M. Desticker est châtelain et grand propriétaire, à Bergues surtout, j'ai pu recueillir l'impression, la certitude que l'attitude de M. Boulanger était approuvée et qu'elle répondait au sentiment général.
M. Desticker s'explique... à Paris
J'aurais voulu donner impartialement aux lecteurs de l'Œuvre les raisons de la résérve que le président du tribunal civil gardait dans cette affaire. Mais M. Desticker, est parti hier, à midi, pour Paris. Il est allé soumettre au ministre de la justice un volumineux dossier concernant ces regrettables incidents. Dans son entourage immédiat, on n'a pu que me dire combien on déplorait cette «campagne de diffamation»
Je demandai sans obtenir de réponse : Pourquoi ne l'a-t-on pas arrêtée ? A une heure, grande agitation sur la place Jean-Bart, où se tient le marché. M. Boulanger, très entouré, distribue lui-même son journal et ses tracts dénonçant une fois de plus le scandale et conviant la population à la grande manifestation de demain. On peut prévoir que celle-ci sera mouvementée.
A 5 heures, le commissaire central remet à M. Boulanger l'arrêté du maire interdisant la manifestation. Les forces de police s'opposeront demain à la formation du cortège et on en peut redouter quelque trouble.
J'apprends de source sérieuse que le scandale semble entrer dans sa phase définitive. M. Desticker aurait reçu à Paris la proposition d'aller à la Cour d'appel de Douai. En cas de refus de sa part, le président du tribunal serait déféré au jugement de ses pairs.
HENRI SIMONI.
| retour 18 avril 1926 |







































































