| Journal des débats - 18 avril 1926 |
Les vraies origines de la guerre du Riff
LES AFFAIRES D'ABD EL KRIM
Madrid, avril 1926.
M. Ruiz Albeniz, qui fut dès 1908, alors qu'il était le médecin de la Société Minas del Rif, un des premiers Espagnols qui aient tenté de faire au Maroc de la pénétration pacifique, qui a été et qui demeure, soit au Liberal, soit à Informaciones, un journaliste remarquable, qui est devenu par souci patriotique le proche collaborateur du général Jordana et qui n'a jamais cessé, quand il y avait du mérite et du courage à paraître tel, de se montrer ami de la France, a écrit en 1912 un livre intitulé: El Rif, qui renferme les secrets de la carrière et des ambitions d'Abd el Krim. Il raconte que, vers 1907, 1907, le rogui Moulay Mohamed, installé à Sélouane, avait comme homme de confiance un commerçant israélite de Melilla, probablement d'origine française, nommé David Charbit, qui lui présenta un jour de grosses pierres noires que les indigènes Beni bou Ifrour avaient apportées. Charbit avait découvert qu'elles recelaient la présence d'un minerai de fer d'une rare pureté et d'une grande valeur : «Ainsi, a noté M. Ruiz Albeniz, commencèrent les affaires minières.»
Mais Moulay Mohamed, rogui d'hier, tout comme aujourd'hui Abd el Krim, ne prétendait pas à lui seul tirer avantageusement parti des découvertes de David Charbit. Il lui fallait le concours des capitalistes étrangers; c'est pourquoi il traita avec des financiers espagnols et avec les autorités militaires de Melilla, sur des bases qui ressemblent à s'y méprendre à celles qu'Abd el Krim a proposées et propose encore aux associés qu'il a rencontrés. Plus tard, Moulay Mohamed ayant dû s'enfuir de Sélouane, le général Marina, commandant la place de Melilla, ne put s'entendre avec les tribus qui convoitaient l'héritage du rogui, d'où une suite d'incidents qui amenèrent, le 9 juillet 1909, l'assassinat de trois mineurs espagnols et le désastre militaire de Barranco del Lobo. C'était le prélude d'Anoual, le premier chapitre de la sanglante histoire des mines des Beni Ouriaghel, dont Abd el Krim prétend garder pour lui seul la disposition et les profits.
La campagne de 1909 avait eu pour résultat d'établir la domination espagnole sur la tribu des Beni bou Ifrour, chez lesquels se trouvent les mines de l'Ouixian exploitées par la Société Minas del Rif et qui fournissent, dit-on, le meilleur minerai de fer du monde. C'en était assez pour attirer dans la zone d'influence espagnole d'innombrables prospecteurs; dès 1912, les frères Mannesmann apparurent dans la baie d'Alhucemas et se mirent en relations avec le père d'Abd el Krim, qui était le caïd des Beni Ouriaghel, En même temps, ils proposaient au gouvernement espagnol de constituer, pour l'exploi-tation des richesses de ce pays, une compagnie à charte; ils se chargeaient de la pacification et de la mise en valeur. L'Espagne refusa une combinaison qui équivalait à la dépouiller à peu près des avantages qu'elle tenait des traité internationaux, mais les Mannesmann n'abandonnèrent point pour cela la partie. Ils se lièrent de plus en plus avec les Abd el Krim, qui devinrent leurs agents et ne s'en cachèrent pas. D'ailleurs, afin de cumuler les avantages de la situation, le vieux caïd des Beni Ouriaghel avait envoyé ses deux fils étudier chez les Espagnols, auxquels on prodiguait les marques d'un dévouement bien rémunéré; le premier s'en fut à Melilla et devint fonctionnaire, le second fut dirigé sur l'Ecole des mines de Madrid.... Mais la défaite de l'Allemagne fit disparaître les Mannesmann du Maroc. C'est alors que M. Etcheverrieta, dont il a été bien souvent question durant les mois derniers dans les pourparlers avec Abd el Krim, entra en scène.
On a des raisons de croire que M. Etcheverrieta a pris la suite des projets des Mannesmann et qu'il possède leurs dossiers d'études. C'est une chose naturelle qui ne doit pas indigner: M. Etcheverrieta, dont les entreprises sont établies à Bilbao, est vendeur de minerai de fer; il songe à ses affaires et voilà tout. Point d'autre explication à ses relations avec Abd el Krim, qui fait également les siennes et se soucie fort peu, quoi qu'on dise, du nationalisme riffain. Entre Abd ei Krim et Etcheverrieta, deux personnages pittoresques, étaient les agents de liaison ordinaires. Le premier, un indigène nommé Dris ben Saïd, mourut assassiné dans des conditions assez mystérieuses, où on voulut voir la main du général Martinez Anido; le second est un ancien officier espagnol du nom de Got, devenu journaliste et homme d'affaires.
Or, au temps où il était haut commissaire, le général Berenguer, estimant, ainsi que l'écrivait prophétiquement M. Ruiz Albeniz en 1912, que «le Maroc appartiendra à celui qui y travaillera le plus pour la paix et non à celui qui montrera le plus de goût pour la guerre», conservait, par l'intermédiaire des deux agents d'Etcheverrieta, le contact avec Abd el Krim, tandis que le gé néral Sylvestre, qui croyait pouvoir pratiquer en dehors du haut commissaire une politique purement militaire, méditait d'arriver glorieusement jusqu'à la baie d'Alhucemas. C'est ainsi qu'il commença sa campagne de 1921. Abd el Krim, effrayé par l'approche des colonnes espagnoles de son domaine et redoutant pour l'avenir de ses mines, de ses affaires et de ses combinaisons, commença à réagir. A la tête de quelques guerriers de sa tribu, il attaqua à Abarran les troupes de Sylvestre, fit une brèche, tâta ensuite le front à Annoual, l'enfonça, mais, ne s'étant pas tout d'abord aperçu de l'étendue de son succès, ne dépassa pas Ben Tieb. Cependant, le désastre espagnol s'étendait; la retraite se fit dans des conditions tragiques. Ne rappelons pas ici le suicide de Sylvestre et la reddition du général Navarro au Mont Arrouit. Ce résumé de l'histoire du Riff et des mines des Beni Ouriaghel ne tend qu'à montrer la vraie figure d'Abd el Krim, que quelques naïfs veulent croire un patriote irréductible et que les communistes, certainement mieux éclairés, transforment, pour les besoins de leur propagande, en champion de l'indépendance des démocratiques populations de la République du Riff! «Ce n'est pas à Abd el Krim que je m'en remettrais pour l'émancipation de la classe ouvrière riffaine!» disait le 29 août 1925, en répondant aux communistes qui l'attaquaient dans un meeting, M. Million, de la C. G. T., rédacteur en chef du Peuple, ce qui prouve qu'il y a parmi les syndicalistes des hommes qui ont du bon sens et du jugement.
Pour connaître le soi-disant héros de l'indépendance, comprendre les desseins qu'il n'a cessé de poursuivre et saisir les aspects les moins connus de la guerre du Riff, il n'y a qu'à reprendre ces lignes que M. Léon Rollin écrivait il n'y a pas longtemps dans. une de ses remarquables, chroniques du Bulletin du Comité de l'Afrique française: «Le désastre de 1921 et la transformation de la dissidence riffaine en mouvement nationaliste devaient attirer dans les eaux troubles de la cause riffaine les trafiquants en contrebande de guerre. De même qu'hier on voyait circuler des agents politiques déguisés en prospecteurs, on commença à voir des agents syndicats financiers généralement déguisés en reporters. Les revendications riffaines que les gardiens actuels des trésors du sous-sol riffain ont faites depuis 1921 n'ont jamais été précises quant à l'autonomie politique ou administrative, mais, en revanche, on trouve dans les confidences faites aux propagandistes ingénus ou intéressés, porteurs de cartes, d'envoyés spéciaux des grands journaux européens ou américains, une exgence invariable: l'Etat indépendant du Riff (pratiquement, la famille Abd el Krim) aura seul le droit d'accorder des concessions minières dans la partie de la zone espagnole qu'il domine actuellement et prélèvera sur les revenus des exploitations un impôt de 12 %. Est-ce assez clair?» M. Gardiner, le capitaine Gordon Canning, ne sont pas des sentimentaux, de même que tous les autres aventuriers qui sont entrés en relations avec Abd el Krim. Ils espèrent que l'indépendance du Riff mettrait en leur pouvoir les fantomatiques Djebel Hammam. Et on peut se demander si on n'auraft pas dû se préoccuper depuis longtemps des causes profondes des troubles dont on s'est vu obligé par la suite de combattre les effets. de regretter qu'on ait laissé le rogui Abd el Krim s’exciter à refaire les rêves du rogui Moulay Mohamed.
Le moment est venu de projeter sur le Riff la plus vive lumière, une lumière qui percerait les masques et permettrait de découvrir tous ceux qui rôdent autour d'Abd el Krim, ainsi que les fils ténus qui relient le Riff aux louches officines où des maîtres Jacques se déguisent tantôt en propagandistes bolchevistes ou musulmans, tantôt en agents de financiers de la Cité ou de Wall Street. Assez d'intermédiaires qui ne sont que des entremetteurs! La tranquillité du Maroc, celle de la France et aussi de l'Europe demandent que le Riff ne soit plus une terre d'aventure!
FERNAND DE BRINON.
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