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L'Œuvre - 18 avril 1926


v LOeuvre 1926 04 18 Les lecteurs qui cherchent la joie de lire doivent être semblables aux petits enfants - Le Père Dumas Hors d'oeuvre

Hors d’œuvre
Notre père Dumas

Vraiment, Pierre Mille me fait beaucoup de peine en s'acharnant contre un des dieux de notre jeunesse, contre celui dont le culle est resté vivant au fond de notre cœur.
Pierre Mille veut emboiter le pas à M. Paul Souday, qui déclara: «Dumas père, ce n'est pas de la littérature.» (Et c'est un fameux compliment que M. Paul Souday, sans le vouloir, sans le savoir, fait à l'auteur des Trois Mousquetaires.)
Mais Pierre Mille, dans l'Œuvre, s'exprime ainsi: «Le pauvre homme (il s'agit du père Dumas) écrivait aussi mal que la plupart de nos jeunes auteurs contemporains, quoique avec moins de prétention.»
C'est tout de même malheureux d'être obligé de lire ça sans pouvoir répondre; car il est impossible de démontrer qu'un auteur écrit bien et pourquoi il écrit bien, de même qu'il est impossible de prouver qu'une femme a du charme et pourquoi elle a du charme. Le charme, c'est le style de la femme; le style, c'est le charme de l'écrivain !... Aucun écrivain ne fut jamais plus charmant, plus charmeur, que notre père Dumas.
Nous abusons sans doute des mots lorsque, sur les hippodromes et les pistes d'entrainement, nous parlons du style plaisant qui caractérise le galop d'un cheval. Mais le mot dit bien ce qu'il veut dire il y a des pur-sang dont le galop est souple, aisé, naturel, harmonieux... On les oppose aux chevaux dont le style est heurté, pénible, athlétique, bien qu'ils possèdent un mécanisme puissant ces derniers sont des chevaux qui font de la littérature.
Le père Dumas n'est pas un littérateur; c'est pourquoi il écrit bien.
Vous pouvez porter la critique sur le terrain pédagogique et chercher dans Les Trois Mousquetaires ou La Dame de Montsoreau de ces fautes de syntaxe dont les académiciens ne sont pas exempts. Vous ne trouverez aucune erreur qui vous choque, aucune inélégance qui vous rebute,
Il faut un continuel effort pour lire Balzac; à ce signe vous reconnaissez que Balzac écrit mal, c'est-à-dire lourdement, sans procurer au lecteur d'autre joie que la satisfaction d'un travail librement accompli. La prose du père Dumas est légère, et il vous faut faire effort pour fermer un de ses livres dont vous avez entrepris la lecture; telle est la magie d'un style que méprisent les littérateurs à cause de sa facilité.
Car il est un dogme en littérature: le lecteur ne doit pas avoir de plaisir sans peine; il doit avoir la peine de pénétrer la pensée de l'auteur; il doit, après chaque phrase, se prendre le front dans les mains en se disant: «Qu'est-ce que ça peut bien vouloir dire?» Et je suppose que la formule des mots croisés sera la forme suprême de la littérature française.
La gloire du snob, c'est d'avoir l'air de comprendre ce qui souvent ne veut rien dire du tout.
Mais en vérité, je vous le dis, les lecteurs qui cherchent la joie de lire doivent être semblables aux petits enfants. Ils doivent goûter sans honte le charme d'une histoire savoureuse contée avec clarté et bonhomie, dans une langue alerte et correcte. Tel est l'art de l'écrivain, et le père Dumas écrivait bien, puisqu'il a eu les lecteurs d'une génération plus difficile que la nôtre quant à la qualité de ses lectures. Et maintenant je vais faire beaucoup de peine à Pierre Mille.
Pierre Mille est, parmi les auteurs contemporains, celui dont le style et la ma- nière me rappellent le plus, par la saveur, la bonhomie et la clarté, la manière et le style du père Dumas... C'est au point que je conseille à ce grand voyageur de relire les Impressions de voyage en Suisse, puis d'écrire un Barnavaux sur les Alpes.
Mais la Suisse n'est plus assez loin... Et puis Pierre Mille aura peur, sans doute, que M. Paul Souday l'excommunie de sa littérature.

G. de la Fouchardière


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