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Journal des débats - 18 avril 1926


Journal des débats 1926 04 18 Les flagellants de Bombon

Les flagellants de Bombon

Les conclusions des experts
Le juge d'instruction de Melun a été saisi, hier après-midi, d'un rapport des experts aliénistes concernant l'état mental et physique de Marie Mesmin et des deux prévenus Froget et Lourdin qui flagellèrent l'abbé Desnoyers. Les docteurs Roques de Fursac et André Colin sont d'avis que ces deux derniers prévenus sont atteints de délire systématisé, et, qu'en conséquence, ils sont irresponsables et doivent être internés temporairement.
Le juge d'instruction est également en possession du rapport demandé au docteur Charles Perreux, de Bordeaux, sur la santé de Marie Mesmin. Le médecin conclut aussi à l'irresponsabilité de « Maman Mesmin »; il signale, toutefois, que cette femme est susceptible d'exercer une certaine influence sur ceux qui l'approchent. Cette influence s'est manifestée d'ailleurs de façon indéniable. Marie Mesmin et son mari vivaient dans une confortable villa dont le loyer est acquitté par les fidèles du culte spécial. Fidèles dont le nombre, toutefois, diminue chaque jour depuis la publicité inattendue faite au culte de la Vierge pleureuse.
Les arguments de Me Garçon
Le dossier allait être envoyé au procureur de la République et l'instruction close, quand Me Maurice Garçon, qui est, avec Me Jacques Mourier, défenseur du curé de Bombon et de sa servante, déposa entre les mains du juge d'instruction un mémoire répondant à l'expertise des médecins.
Le mémoire déposé par Me Maurice Garçon, au nom de l'abbé Desnoyers, demande la nomination de trois nouveaux experts, dont un qui ne soit pas aliéniste.
Il résulte, en effet, des rapports des honorables médecins, des contradictions inacceptables et qui s'expliquent peut-être par une tendance particulière aux médecins d'asiles qui considèrent un peu facilement que l'internement, mesure arbitraire, est un moyen aisé de résoudre les atteintes portées à l'ordre social, lorsqu'elles revêtent un caractère un peu surprenant.
En fait, les experts n'ont pas abordé un seul instant la véritable question qui se pose et qui est un problème d'ordre mystique et religieux.
Les experts ont pris soin dans leur examen de préciser, en ce qui concerne Froger, qu'il est lucide, attentif, bien orienté dans le temps et dans l'espace, qu'il ne présente pas de confusion mentale ni de dépression, ni d'excitation pathologique, qu'il a une bonne mémoire et qu'il leur a adressé une note parfaitement compréhensible. Froger n'a aucune prédisposition héréditaire et ses antécédents, ajoutent les médecins, sont normaux. Il est lui-même normalement, constitué.
En ce qui concerne Lourdin, il n'a pas plus de prédispositions héréditaires que personnelles. Ses réflexes sont normaux et il ne présente aucun symptôme de maladie nerveuse organique.
Pour l'un et l'autre, les experts concluent pourtant qu'ils sont atteints d'un délire de persécution systématisé et qu'ils doivent être internés dans un asile. Ils ajoutent que cette mesure s'impose afin d'isoler les deux prévenus d'un délire collectif contagieux, et précisent, ce qui est un peu surprenant, que l'internement sera peut-être d'ailleurs de courte durée.
Pour appuyer leur avis, les experts expliquent que les prévenus portent contre l'abbé Desnoyers des accusations d'une absurdité flagrante; ils reconnaissent toutefois que ces accusations revêtent une apparence de raisonnement logique. Ce qui semble très étonnant, c'est que les honorables experts paraissent avoir délibérément voulu négliger toute la partie mystique de ce qu'ils appellent un délire absurde, sans en préciser d'ailleurs l'analyse. Il s'agit de leur part d'une pure affirmation catégorique.
Sans doute et en fait, tous les récits de maléfices faits par les inculpés ne reposent sur aucun fondement et il est bien certain que leur prétention au surnaturel dans le procès sont inacceptables. Mais affirmer que le seul fait d'y croire est un phénomène d'aliénation mentale, c'est ignorer tous les degrés qu'il y a entre la foi mystique parfaitement légitime et respectable et la psychopathie.
La mystique participe tout entière du surnaturel et il serait simplement absurde de déclarer délire systématisé toute croyance fervente au surnaturel, ce que les experts ont paru faire...
Pour étudier raisonnablement la question, les experts auraient dû se livrer à une étude sur la mystique diabolique, à laquelle ils ne font pas allusion; ils auraient appris qu'une doctrine qui est ancienne et qui est celle de l'Eglise, enseigne l'existence de cette mystique diabolique, en pose les règles, et que tous les rituels jusqu’au plus récent qui est celui de Pie XI, contiennent des indications. relatives à l'existence du Démon, qui est un dogme, à son pouvoir et aux mesures à prendre pour s'en protéger.
Ils auraient pu ainsi se rendre compte qu'il existe en dehors de ce qu'ils appellent les délires systématisés, les doctrines dont se réclament les inculpés et qui peuvent expliquer sans faire appel à l'aliénation mentale certaines de leurs exagérations.
La raison que les experts donnent pour conclure à l'internement, est la nécessité d'un isolement temporaire. Cet isolement est fort bien obtenu par l'emprisonnement cellulaire, et s'il est la seule raison des conclusions, on n'en comprend pas bien la logique.
Les experts d'ailleurs, ont pris soin de préciser que le traitement qu'ils proposent sera sans résultat pratique. Ils disent, en effet, qu'on ne peut pas espérer une action intimidante et que l'affaire de Bombon n'est qu'un. épisode antisocial dont ils craignent la répétition.
Ils ont sans doute négligé d'examiner à fond les dossiers qui leur étaient soumis.
En 1920, un jugement du tribunal de Bordeaux a prononcé dans des conditions identiques une peine d'emprisonnement contre quatre inculpés qui s'étaient rendus coupables, sous l'influence des mêmes mobiles, des mêmes délits.
Ces quatre inculpés, qui n'ont pas cessé de manifester ce que les experts appellent un délire systématisé, ont soigneusement évité de commettre de nouveaux délits.
Ils sont venus à Bombon, quelques mois avant les inculpés actuels, ils ont sommé le curé de retirer ce que dans leur crédulité ils appelaient des maléfices, mais ils se sont bien gardés de se livrer au moindre acte de violence et de commettre aucun délit. Sans doute leur première condamnation avait-elle porté efficacement et provoqué une intimidation salutaire. Ainsi se trouvent contredites les conclusions mêmes des experts qu'il paraît en conséquence impossible de pouvoir accepter.

 


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