| La Dépêche - 18 avril 1926 |
LA VIE QUI PASSE
Le Mystère du Fakir
- Avez-vous vu le fakir?
C'est par cette phrase que s'abordaient, ces derniers temps, dans les dancings et les salons, nos mignonnes les plus huppées.
- Ah! ma chérie, quelle puissance et quels yeux ! Il lit dans vo tre âme comme vous lisez le journal, On ne peut rien lui cacher.
Et de fait, au Trocadéro où il s'exhibait, le fakir Tarha bey faisait belle recette. Il recueillait la galette et les applaudissements.
Il s'est trouvé un grincheux, il n'en chôme jamais. M. Bourekdjian Walvé, Syrien d'origine et avocal de métier, courut, comme tout Paris, au fakir. Il voulait que ce sphinx feuilletât un peu son âme. Le fakir qui sonde les reins et les cœurs se montra, paraît-il, très embarrassé : il balbulia, il commit maintes fautes d'orthographe métaphysiques, il ânonna... bref, il ne vit goutte dans l'âme syrienne de M. Bourekdjian Walvé. Notre avocat, qui est fort strict, assigne le fakir en remboursement de la somme de 31 fr. 60: le prix de sa place, ouvreuse, petit banc et métro compris.
L'affaire vient de se plaider en justice de paix. Le fakir avait fait citer plusieurs témoins de marque, et entre autres Mistinguett, pour rétablir sa réputation de fakir. On ne savait pas Mistinguett si compétente en fakirisme. S'il se fût agi de cancan ou de chahut...! Et puis, qu'est-ce au juste qu'un fakir? Les uns écrivent ce mot fatidique avec un Q, d'autres avec un K. Littré donne cette définition: «Religieux mahométan qui vit d'aumônes et se livre à un extrême ascétisme.» Il n'est pas question là dedans de Trocadéro, ni de cachets de théâtre, ni de lecture dans l'âme des petites dames. Que diriez-vous d'un trappiste ou d'un chartreux qui s'exhiberait aus Folies-Bergère et confesserait à distance les belles impures? Et comment devient-on fakir ? Cela est-il héréditaire comme la royauté ou la syphilis ? Y a-t-il des écoles, des séminaires de fakirs? Si oui, Tarha bey aura montré ses lettres de fakirisme. Mais valent-elles quelque chose en France ? Nous n'avons ni les mêmes dieux ni les mêmes lois.
L'avocat du fakir a, comme on dit, élargi la question. Il a mis la puce à l'oreille des juges:
« Si vous condamnez mon client, leur a-t-il fait remarquer, vous créerez un précédent redoutable. Déjà un spectateur, la semaine dernière, constatait par huissier que Mlle Jeanne Renouardt jouait avec nonchalance, négligence et indifférence les plus brûlantes scènes d'amour. Voici notre adversaire qui s'en remet à la justice pour savoir si nous sommes fakirs ou non. Où irons-nous sur cette pente? Et que deviendront les directeurs de théâtres si les spectateurs mécontents les traînent devat les juges?
- Je réclame trois cents francs. de dommages intérêts: l'autre soir, le ténor, dans Faust, a croqué la note dans la scène du jardin.
- Et moi, je veux un billet de mille à la Comédie, Horace a prononcé le «Qu'il mourût!» d'une façon burlesque.
- Et moi, trois mille: Zambelli, l'autre soir, avait mis ses faux mollets à contresens.
Les juges ont remis à huitaine leur oracle. Mais si le fakir est vraiment fakir, s'il lit dans le livre de l'avenir, il sait à quoi s'en tenir.
J.-J. BROUSSON.
| retour 18 avril 1926 |







































































