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Le Petit Parisien - 18 avril 1926


Le Petit Parisien 1926 04 18 Le grand aujourdhui et le plus grand demain

"LE GRAND AUJOURD'HUI ET LE PLUS GRAND DEMAIN

DÈS NOTRE BERCEAU NOUS SOMMES ENTOURÉS D'OCCASIONS

Depuis des centaines d'années, les hommes n'ont cessé de parler du manque d'occasions et de débouchés et du pressant besoin d'une meilleure distribution de la richesse et du travail.

Et pourtant, chaque année a vu naître et se développer une nouvelle idée et, avec elle, toute une série nouvelle de débouchés. Si bien qu'aujourd'hui nous possédons une quantité suffisante d'idées éprouvées qui, mises en pratique, feraient sortir l'humanité du marécage dans lequel elle croupit et en banniraient la pauvreté, en fournissant à tous ceux qui veulent travailler de larges moyens d'existence. Seules, les opinions surannées barrent la voie à ces idées neuves. Le monde se met des entraves, s'aveugle lui-même et puis s'étonne que rien ne marche.

Tenez, prenons tout juste une seule idée en elle-même une toute petite idée, une idée que n'importe qui aurait pu avoir, mais qu'il me fut donné de réaliser -celle de construire une petite auto, simple et solide, de la construire à bon marché et de payer des salaires élevés à ceux qui y travaillaient. Le 1er octobre 1908, nous fimes la première de ces petites voitures, dans leur type actuel. Le 4 juin 1924, nous exécutions la dix millionième. Aujourd'hui, en 1926, nous sommes à notre treizième million.

C'est là un fait intéressant, mais peut-être d'une importance médiocre. Ce qui est important, c'est que, d'une simple poignée d'hommes travaillant dans un atelier, nous voici devenus une grande entreprise industrielle, employant plus de deux cent mille hommes dont pas un ne reçoit moins de six dollars par jour. Nos marchands et nos garages emploient encore deux cent mille hommes. Mais nous sommes loin de fabriquer tout ce que nous employons. Nous achetons environ deux fois plus que nous ne fabriquons. Et nous pouvons dire sans erreur que deux cent mille hommes encore travaillent pour nous dans des manufactures du dehors. Ce qui donne un total approximatif de six cent mille travailleurs, directs ou indirects. C'est-à-dire qu'environ trois millions d'hommes, femmes et enfants doivent leur pain quotidien à une idée unique, mise en pratique il y a dix-huit ans seulement. Sans compter le grand nombre d'employés qui, de façon ou d'autre, aident à la distribution et à l'entretien de ces voitures. Et cette idée n'est encore que dans sa première enfance !

C'est sans aucune pensée d'orgueil personnel que je cite ces chiffres. Je ne parle ni d'une personne ni d'une entreprise particulière. Je parle d'idées. Et ces chiffres sont la démonstration de ce que peut accomplir une idée. Les travailleurs de nos usines ont besoin de nourriture, de vêtements, de souliers, de maisons, et ainsi de suite. Et si on les rassemblait tous, eux et leurs familles, dans un même lieu et si, autour d'eux, s'amassaient tous ceux qui sont nécessaires pour assurer les besoins de leur existence, nous aurions une cité plus grande que New-York. Or tout cela s'est développé en moins de temps que ne se développe un enfant. Queile bêtise de parler du manque d'occasions ! Nous ne savons pas ce qu'est l'occasion.

Le travail d'aujourd'hui et celui d'hier

Il existe toujours en ce monde deux sortes de gens: ceux qui frayent la voie et ceux qui suivent péniblement la route tracée. Et les trainards attaquent toujours les pionniers. Ils affirment que les pionniers ont goulûment avalé tout ce qu'il existait de bonnes occasions ; alors qu'en réalité les trainards ne pourraient se traîner sur aucune route si les pionniers n'avaient tout d'abord déblayé cette route.

Pensez à votre travail. Avez-vous créé vous-même la place que vous occupez dans le monde ou quelqu'un l'a-t-il créée pour vous ? Avez-vous donné la première impulsion à ce travail ou bien est-ce quelqu'un d'autre ? Avez-vous jamais découvert vous-même une occasion, l'avez-vous fait naître ? Ou bien êtes-vous le bénéficiaire d'une occasion que d'autres ont trouvée ou créée ?

Nous avons vu naître et grandir un certain type de caractère qui ne se soucie pas des occasions elles-mêmes, mais désire qu'on lui présente sur un plateau les fruits mûrs de l'occasion. Ce caractère n'est pas américain. Il y a une génération, il est vrai, il existait environ mille hommes pour chaque occasion. Aujourd'hui, il y a mille occasions pour chaque homme. Voilà le changement qui s'est produit dans les affaires de ce pays.

Il faut dire qu'au temps où l'industrie en était à sa période de développement, les occasions étaient limitées. Les hommes ne voyaient qu'un seul sentier et tous désiraient le suivre. Comme de juste, quelques-uns d'entre eux en étaient repoussés. C'est pourquoi il existait naguère tant de violence et de cruauté dans la concurrence. Il n'y avait pas assez d'occasions et de débouchés pour tous.

Mais, avec le développement de l'industrie, tout un monde nouveau d'occasions et de débouchés s'est ouvert.

Il est presque impossible de comprendre le développement de l'industrie sans reconnaitre quelle rareté d'occasions il existait autrefois. Certaines entreprises industrielles semblent bien avoir progressé dans ce temps-là, mais ce que nous en savons vient en grande partie des vaincus de la lutte. Il nous reste pourtant assez de documents pour en conclure que, au moment on industrie grandissait

sous la pression des besoins généraux (et c'était bien là l'unique force qui la créait), certains chefs d'industrie possédaient une vision étendue, tandis que chez d'autres elle était limitée. Les hommes aux vues étendues l'emportaient naturellement sur les autres. Leurs méthodes étaient parfois immorales, mais ce n'est pas l'immoralité de ces méthodes qui entraînait leur succès. Car il faut au contraire une quantité formidable de notions claires et sensées pour survivre à des méthodes malhonnêtes ou cruelles. Attribuer le succès à la malhonnêteté est une erreur commune. On nous parle d'«hommes trop honnêtes pour réussir». Peut- être est-ce une réflexion consolante pour ces derniers, mais ce n'est jamais la raison de leur échec.

Des gens malhonnêtes peuvent bien parfois réussir. Mais seulement parce que leurs capacités dépassent leur malhonnêteté. Par contre, d'honnêtes gens échouent parce qu'ils manquent des qualités essentielles qui doivent accompagner l'honnêteté. On peut affirmer que, dans le succès des gens malhonnêtes, tout ce qui est entaché de malhonnêteté doit tomber au bourbier.

Ceux qui ne croient pas à l'occasion trouveront encore des places dans les entreprises que d'autres ont créées; ceux qui sont incapables de diriger eux-mêmes et avec succès leur travail, pourront toujours se faire diriger par les autres. Mais allons-nous trop vite? Non pas seulement pour la construction des automobiles, mais dans la vie en général? On parle beaucoup du travailleur écrasé par un trop dur labeur, du progrès acquis aux dépens de ceci ou de cela; on dit que la compétence technique détruit tout qu'il y a de plus beau dans la vie.

Il est très vrai que la vie manque d'équilibre, en a toujours manqué. Jusqu'à ces derniers temps, la plupart des gens n'avaient aucun loisir par conséquent, ils ne savaient point comment en user. L'un des problèmes les plus importants qui nous soient posés est de trouver un juste équilibre entre le travail et la distraction, entre le sommeil et la nourriture et de découvrir pourquoi les hommes tombent malades et meurent. Nous en reparlerons.

Certainement, nous allons plus vite qu'autrefois. Ou, pour parler plus exactement, on nous fait aller plus vite. Mais vingt minutes d'auto est-ce plus facile ou plus dur que quatre heures de marche pénible le long d'une route boueuse ? Lequel des deux modes de locomotion laisse à la fin le pèlerin plus frais? Lequel lui accorde plus de temps et plus d'énergie intellectuelle ? Et bientôt nous ferons par les airs en une heure ce qui, en auto, nous coûte des journées et des journées de voyage. Serons-nous alors tous des nerveux épuisés ?

Mais cet état de dépression nerveuse dont, paraît-il, nous allons tous être victimes, existe-t-il dans la vie ou dans les livres ? C'est par les livres qu'on apprend l’épuisement nerveux des travailleurs, mais l'apprend-on des travailleurs eux-mêmes? Pendant longtemps, philosophes, philanthropes. idéalistes ont pu envelopper le monde dans de commodes emballages de dogmatisme. Maintenant, le monde est trop grand pour ces petits emballages. Et ces messieurs se tordent les mains crient: « Mais cette allure va nous tuer !»

Ceux qui frayent la voie et les autres

Allez vers les gens qui travaillent, depuis l'ouvrier qui se rend à son usine en tramway, jusqu'au jeune homme qui, en une journée, saute d'un continent à l'autre. Au lieu de fuir en rampant loin de l'heure actuelle, ils tournent leurs regards avec une impatiente ardeur vers ce qui va venir. C'est là la faveur divine accordée à l'homme actif qui ne demeure pas assis et seul dans une bibliothèque, s'efforçant de faire entrer le monde actuel dans les vieux moules d'autrefois. Allez vers l'ouvrier qui est dans son tramway. Il vous dira qu'il y a quelques années il revenait tard chez lui si fatigué qu'il n'avait pas le temps de changer de vêtement se contentait de dîner et d'aller coucher. Maintenant, il change de vêtements à l'atelier, retourne chez lui en plein jour, dîne de bonne heure et emmène sa famille à la promenade. Il vous dira que l'étau qui le pressurait s'est desserré. Peut-être faut-il que l'ouvrier mette un peu plus de méthode et de sérieux dans son travail que naguère, mais l'incessant, l'épuisant labeur d'autrefois n'est plus.

Les hommes qui dirigent, les hommes qui sont en train de changer toutes les conditions du travail vous diront la même chose. Il n'éprouvent pas de dépression nerveuse. Ils se dirigent vers le but que vise le progrès et trouvent plus facile de marcher du même pas que lui que d'essayer de retenir son élan. Et voici le secret: ceux qui souffrent de migraine nerveuse sont justement ceux qui essayent de s'opposer à la marche du progrès, essayent de l'arrêter par leurs pauvres petites définitions. Cela ne se peut pas.

Le mot même d'efficiency compétence technique on le hait parce que trop d'incompétence s'est jusqu'ici masquée et pavanée sous ce nom. L'efficacité, c'est tout simplement savoir faire son travail de la façon la plus pratique. C'est, par exemple, transporter un tronc d'arbre en haut d'une colline dans un camion au lieu de le transporter sur son dos. C'est faire l'apprentissage du travailleur, lui donner la capacité de gagner davantage, de posséder davantage, de vivre plus confortablement. Le coolie chinois qui peine de longues heures pour quelques francs, n'est certes pas plus heureux que l’ouvrier américain qui a sa maison et son auto à lui. L'un est un esclave, l’autre un homme libre.

Dans l'organisation des usines Ford, nous nous efforçons d'employer toujours de plus en plus la force motrice. Nous allons aux mines, aux torrents, aux rivières, y cherchant sans cesse des sources d'énergie commodes et à bon marché, que nous pouvons transformer en électricité; nous augmentons notre matériel mécanique, nous accroissons la production des ouvriers, élevons leurs salaires, diminuons nos prix de vente.

Dans cette succession d'opérations entre un nombre important et toujours croissant de facteurs, il faut faire rendre le plus possible à la force motrice, au matériel et au temps. Cela nous a, en apparence, conduits fort loin: par exemple, à exploiter des chemins de fer, des mines, des navires marchands, à tirer partie des déchets de matières premières. Nous avons dépensé bien des millions de dollars, tout juste pour épargner çà et là quelques heures de travail. Et pourtant, à l'heure présente, nous ne faisons rien qui ne soit directement relié à notre affaire, c'est-à-dire à la construction de moteurs.

La force motrice dont nous nous, servons pour cette fabrication produit une autre énergie, l'énergie du moteur placé à l'intérieur de l'auto. La valeur d'environ 50 dollars matière brute se transforme en 20 HP (chevaux-vapeur), montés sur roues. A la date du 1er décembre 1925, nous avions, par nos autos et nos tracteurs, fourni au monde près de 300 millions de chevaux-vapeur mobiles, ou environ quatre-vingt-dix-sept fois la force, en chevaux-vapeur, des chutes du Niagara. Le monde entier n'emploie que 23 millions de chevaux-vapeur fixes, dont les Etats-Unis emploient plus de 9 millions.

Nous ne savons pas encore quel résultat entraînera le fait d'avoir donné au pays toute cette énergie motrice, mais je suis convaincu que la remarquable prospérité des Etats- Unis est en grande partie due aux chevaux-vapeur que nous leur avons fournis et qui, en donnant aux hommes la liberté du mouvement, libèrent aussi et éveillent leur pensée.

(A suivre.)

Par HENRY FORD, en collaboration avec SAMUEL CROWTHER. Copyright 1926, par Doubleday Page et Co.

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