| Le Petit Journal illustré - 11 avril 1926 |
La petite gardienne de phare
On se souvient de l'aventure émouvante de ces deux gardiens de phare, mutilés de la guerre, qui, isolés sur leur roche en pleine mer, par la tempête, hissèrent le signal de secours et durent attendre de longs jours avant qu'on pût les ravitailler et les relever. Le drame s'est passé au phare de La Vieille, situé dans les parages de la pointe du Raz, en Bretagne. L'un des gardiens, depuis le 2 décembre, l'autre depuis le 14 janvier, étaient enfermés dans leur prison volontaire. Pendant près de deux mois, on ne put parvenir jusqu'à eux. Enfin, comme il fallait, coûte que coûte, relever les deux malheureux qu'on devinait épuisés, on partit de nouveau. Non sans peine on arriva au but et, sans accoster (car le navire aurait crevé sa coque contre les rochers), on établit entre lui et le phare un va-et-vient par câble. Procédé nécessaire mais combien périlleux! Tantôt le câble mollit tantôt il se tend, et l'homme qui glisse dans une sorte de baquet le long du filin mobile, tantôt plonge dans les vagues, tantôt bondit vers le ciel.
Enfin, grâce à l'héroïsme du volontaire qui s'était dévoué pour cette tâche hasardeuse, les deux gardiens purent être remplacés à leur poste de lutte et de sacrifice.
Or, voici qu'une fillette de quatorze ans vient, par suite de circonstances inattendues, de prouver autant de sang-froid et de courage que les plus vieux durs-à-cuire de la mer.
Elle vivait seule, au large de la Manche, avec son père et sa mère chargés de l'entretien du phare de Sainte-Hélène. Un jour de beau temps, ses parents résolurent d'aller iusqu'à la côte se ravitailler. Ils pensaient, comme ils le faisaient d'habitude, pouvoir revenir quelques heures plus tard, mais, dans l'intervalle, une tempête soudaine s'éleva. Ils tentèrent en vain de regagner le large; chaque fois, la mer en furie rejeta sur la côte ou sur les récifs la barque du gardien et de sa femme. Trois jours se passèrent sans qu'ils pussent atteindre l'îlot où le devoir les appelait.
Le premier soir, on devine avec quelle inquiétude chacun se demanda comment serait assuré le service du phare. Le père, qui connaissait pourtant bien le caractère de sa fille, doutait lui-même qu'il fût possible à celle-ci d'escalader la dangereuse échelle à pic, appuyée le long de la tourelle et donnant accès à la lampe située à 24 mètres au-dessus du niveau de la mer. Or, à l'heure habituelle, les faisceaux lumineux du phare de Sainte-Hélène vinrent, comme si le gardien eût été à son poste, balayer les flots agités. Chaque jour qui suivit on essaya de reconduire à leur îlot les parents de la jeune fille, chaque jour aussi on vit s'allumer le phare. Enfin de hardis marins parvinrent à s'approcher du rocher et, après maintes difficultés, le débarquement du personnel et des provisions pût avoir lieu.
Quand on délivra la petite isolée, elle se trouvait à bout de force, n'ayant eu à manger qu'un quignon de pain qu'elle partagea avec son chien; mais elle n'était pas à bout de courage. Les heures de solitude, dans la tempête, elle les avait passées à lire, n'ayant qu'une idée fixe, remplacer son père, exactement, entretenir la lumière comme lui, pour la sauvegarde des bateaux passant dans les parages.
Ces exemples, et d'autres que nous ne connaissons pas, n'ont rien d'exceptionnel. Ils se répètent chaque hiver; on peut dire qu'ils sont la monnaie courante du métier héroïque de ceux qu'Anatole Le Braz a magnifiquement appelés: les gardiens du feu!
Cet héroïsme si coutumier, nous ne devons pas seulement l'admirer quand les journaux nous en donnent une preuve nouvelle; nous devons y penser souvent, et avec une reconnaissance d'autant plus émue que nous vivons nous-mêmes une vie plus paisible, plus exempte de soucis et de dangers.
| retour 11 avril 1926 |







































































