| Paris soir - 11 avril 1926 |
La Butte se modernise
Hôtels particuliers, five o'clock teas!
La Butte a ses fidèles qui s'en vont par les beaux dimanches de printemps ou d'été, chercher sur les hauteurs de Montmartre la joie rare de découvrir enfin, en face de soi, un libre horizon : ils aiment à contempler la grisaille infinie des toitures, s'amusent à mettre un nom sur les clochers qui s'en échappent çà et là en crevant la brume qui moutonne, reconnaissent au loin les coteaux de Saint-Cloud, repèrent le Père-La- chaise et les Buttes-Chaumont, le Panthéon et les tours de Notre-Dame... ils trouvent que c'est bien vaste, bien immobile et très beau et se souviennent, le soir, du décor de «Louise ».
La Butte a ses fidèles qui, ayant donné au panorama de Paris le coup d'oeil qu'il mérite, traversent la place du Tertre et longent à pas lents la vieille rue Norvins, vieillotte, provinciale et charmante ; ils atteignent le moulin de la Galette qu'ils ne reconnaissent plus et vont admirer certain petit hameau rustique à l'ombre de vieux arbres touffus: prisonniers des grandes maisons de pierre, les Parisiens regardent avec envie les refuges de poètes ou d'artistes qui gardent près de soi des lambeaux de campagne idyllique, de la verdure, des fleurs et des oiseaux.
Que ceux-là qui aiment le vieux Montmartre s'en aillent bien vite chercher là-haut une dernière vision du décor si reposant de leurs chers pèlerinages: Montmartre a fait fortune; on a trouvé que la pierre poussait à merveille sur cette terre bénie qu'habitaient jadis d'innocents rêveurs : on.construit.
La rue Norvins se heurte, pauvrette et démodée, aux grâces opulentes et neuves de sa voisine, l'avenue Junot; celle-ci porte à l'assaut de la Butte le bataillon fringant de coquets pavillons: petits hôtels genre Louis XVI aux larges baies vitrées d'un blanc éclatant; cottages genre anglais, alignés, les uns aux autres semblables, qui s'efforcent de donner à la Butte l'aspect des banlieues londoniennes ; villas modern-style en béton, un peu maniérées, un peu inattendues au pays de la bonne franquette; les maçons, les terrassiers diligents travaillent et des maisons, il y en aura pour tous les goûts, les bons, les mauvais et les pires.
Montmartre a fait fortune : les demeures nouvelles ont toutes ou presque leur garage particulier : déjà l'un d'eux abrite une petite torpédo battant neuf, dernier modèle, vingt-huit billets!
On ne mangera plus guère de vache enragée, là-haut: les pauvres rapins indolents et nostalgiques, les mômes de Poulbot hérissés et turbulents, les vieux paisibles, les amoureux d'Opéra-Comique céderont leur éden envahi à ceux qui ont découvert, bien après eux, qu'il faisait bon vivre ià-haut.
Déjà des auberges fausses avec de fausses boiseries, de fausses briques, offrent, ô singulier paradoxe, des cocktails et des american drinks ! Dans la rue des Saules, à deux pas du Lapin Agile. qui s'endort sous ses lilas fleuris, on aperçoit un... five o'clock tea!
Montmartre a fait fortune et le progrès s'installe un peu partout des terrassiers s'attaquent au vieux sol: ils ne sont plus qu'à deux pas d'antiques masures, décrépites et noirâtres, inhabitables faute d'électricité, de chauffage central et... de garage; et pourtant ces lamentables murailles cachent de merveilleuses courettes gazonnées où s'épanouissent aujourd'hui les lilas du printemps. Faudra-t-il que tout cela disparaisse ? S'il faut sacrifier aux besoins d'une vie nouvelle toutes ces chères vieilleries, il serait bon que tous ceux qui les ont aimées se hâtent d'aller leur dire adieu, d'aller une fois encore s'arrêter devant les souvenirs condamnés d'un temps où dans Paris un rêve pouvait durer toute une vie... un jour viendra, où, rue des Saules, les beaux lilas d'avril ne refleuriront plus, la terre qui les a nourris vaut trop cher maintenant, elle a droit, elle aussi, à sa parure de béton armé.
Renée DAVID.
| retour 11 avril 1926 |







































































