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La Dépêche - 11 avril 1926


La Dépêche 1926 04 11 Idees et doctrines : gouverner

IDEES ET DOCTRINES
GOUVERNER

Il nous faut «un gouvernement qui gouverne» Vous commencez à la connaître cette antienne de nos droitiers ! Mais comment l'entendent-ils donc ce «gouvernement qui gouverne» ? C'est le pseudonyme pudique dont ils voilent le régime de compression qu'ils appellent de leurs voeux. La «poigne», voilà l'idéal. Pour les droitiers, le pouvoir fort c'est celui qui emploie la force. Monarchie ou dictature, le «gouvernement qui gouverne» c'est celui où l'Exécutif est armé des plus hautes prérogatives. Tout l'effort des réactionnaires est pour étendre les attributions du pouvoir et par là ils s'imaginent résoudre le problème de l'autorité. Le malheur est que ces messieurs confondent deux choses distinctes : les moyens de commandement, avec l'art de commander. A la plus absolue des monarchies attachez un roi débile et ce sera comme si vous attachiez un enfant à un grand sabre. Napoléon III avait fait le coup d'Etat de Décembre. Il n'y eut jamais despote d'idées plus vagues et d'esprit plus irrésolu. En revanche, Gambetta, alors même qu'il était en dehors du gouvernement, gouvernait par dessus la tête des ministres qui étaient en place. Au bon sens de ce mot, il était un dictateur. «La dictature de la persuasion» ; ce fut le mot de l'époque. Avant M. Millerand, Félix Faure se plaignait déjà d'être gêné aux entournures par une Constitution trop étroite. Mais la lui eût-on faite sur mesure, en eût-il été moins sot? En eût-il mieux été un «gouvernement qui gouverne»? Le père Grévy, au contraire, dédaigna, jusqu'à les faire tomber en désuétude, quelques-unes de ses attributions présidentielles. Ceux qui l'ont vu dans la coulisse vous diront que de tous les présidents il a été celui qui exerça la plus forte action personnelle. L'autorité n'est pas tant dans les lois, dans les protocoles et dans les hiérarchies que dans les caractères. Victor-Emmanuel se soumet à Mussolini et Alphonse XIII passe la main à Primo de Rivera. Nous avons ainsi l'exemple de deux gouvernements monarchiques où celui-là obéit qui, par définition, est celui qui aurait dû commander, et où le pouvoir héréditaire, admiré de M. Maurras, comme «gouvernement qui gouverne», se subordonne à un dictateur de rencontre.
L'autorité n'est donc pas dans un arsenal de textes. Elle est essentiellement dans celui qui la mérite, la conquiert et l'exerce. J'ai cité l'autre jour un aphorisme de Say: «Un grand prince, disait-il, est celui qui dit : Il faut que cela soit.»
Sous cette forme brutale, c'est une pensée profonde. «Gouverner c'est prévoir!» prononçait M. Guizot.. On pourrait aussi bien dire que gouverner c'est vouloir. Quelle supérieure raison un véritable homme d'Etat a-t-il de désirer le pouvoir, si ce n'est qu'il a des idées, qu'il y tient et qu'il a la volonté de les réaliser par des actes? Tout ce que peut demander l'honnête homme qui est mû par cette noblé ambition, c'est que cette volonté ne soit pas entravée par des empêchements injustes ou inutiles. Le problème du «gouvernement qui gouverne» ne e pose qu'en ces termes. Or, si l'on étudie la manière dont le gouvernement est exercé de nos jours, on est obligé de convenir que le fameux homme d'Horace, «juste et ferme en ses desseins», ne se rencontre que trop rarement au pouvoir. Encore moins y voit-on de ces mortels qui, joignant l'intelligence au caractère, se sentent assez sûrs d'eux-mêmes pour être convaincus de leurs plans, assez sûrs de leurs services, de leurs vertus, et de leur légitime prestige pour dire «Que cela soit!» Et pourquoi sont-ils si rares ces ministres à l'âme haute qui forcent le respect et obligent l'obéissance ? C'est que la quantité des ministrables fait tort à leur qualité et que l'élite est confondue avec la foule.
Etre député, c'est peu.
Car l'on n'a pas été grand'chose Tant qu'on n'a pas été boeuf gras.
Ainsi dit une vieille chanson. La plupart des députés se croiraient maudits du sort s'ils n'étaient une fois ministres. Vous avez entendu parler de ce quidam qui voulait la Légion d'honneur pour ne pas se faire remarquer. Ainsi font nos ministrables. Tout le monue a fini par guigner le ministère. On peut craindre que tout le monde finisse par y passer. Il ne faut donc pas être surpris, si trop souvent les ministres sont inférieurs à leurs tâches.
Qu'ils ne soient pas des spécialistes à la tête d'une spécialité du pouvoir, c'est là le moindre défaut. Evidemment il ne faut pas qu'un homme appelé au gouvernement soit étranger aux affaires dont il a la charge. Où il faut un calculateur, on doit placer tout au moins un quidam qui sache ses quatre règles. Il n'est pourtant pas indispensable qu'un ministre soit un technicien. Ce qui est nécessaire, c'est qu'il ait le don du commandement, c'est-à-dire le don de voir de haut les mesures que ses bureaux lui préparent, d'en distinguer les incidences, d'en prévoir les répercussions et d'arbitrer les problèmes en choisissant la meilleure des solutions. Or, il s'en faut de beaucoup que cette aptitude soit commune. Elle suppose mieux que des connaissances et du talent. Il y faut joindre le secret indéfinissable et mystérieux de manier les hommes et de les diriger. Faute de quoi, c'est l'entourage qui tache à prendre la main et qui maîtrise le maître. Combien de fois un ministre croit gouverner, qui est lui-même gouverné par ses bureaux ! Les bureaux ont vite fait de prendre la mesure de la nouvelle Excellence. Ils posent en principe qu'ils demeurent et qu'il passe. Il est l'homme d'un jour. Il arrive souvent en novice et, comme le légendaire Bourbeau, il est dénué de prestige. Les services administratifs se dirigent comme ils l'entendent et, en réalité, ce sont eux qui, en marge du ministre, étudient, proposent et tranchent. Ce qui fait qu'au bout du compte le gouvernement est dirigé au lieu que ce soit lui qui dirige. Si encore le ministre pouvait durer! Si par l'exercice du pouvoir, il pouvart acquérir de l'expérience ! S'il avait le temps de s'affirmer! Mais non. Telles quelles nos pratiques parlementaires condamnent le pauvre ministre à vivre à l'état instable. C'est la fragilité de sa fonction qui en fait la proie de ses services. Ne comptez pas que les députés y remédient. Veuillez constater au contraire qu'ils font tout ce qu'il faut pour l'aggraver. Les «remplaçants» sont pressés. Ils ne perdent donc pas une occasion de bousculer les ministères, car tant plus ils en démolissent et tant plus ils ont des chances de chausser les souliers des morts. Si seulement les députés n'avaient que cette raison de combattre les ministères ? Malheureusement ils en ont d'autres. A côté des ambitieux qui guignent des maroquins, il y a les intrigants qui rançonnent les ministres et qui leur retirent leur confiance s'ils n'en obtiennent pas les faveurs qu'ils en espèrent. Ce n'est plus un secret que certaines nominations paraphées par le ministre sont arrêtées. auparavant par un ou plusieurs parlementaires. Le ministre nomme des préfets. Mais combien en choisit-il ? Du ministre, le vulgaire député attend tout ce qui peut assurer sa réélection. Il l'aime ou il le déteste, eu égard à ses complaisances, et comme les électeurs sont de plus en plus exigeants, à son tour le député a de plus en plus. d'exigences et des occasions de rancune. Il y a eu des renversements de cabinet qui s'expliqueraient beaucoup mieux par ces mobiles obscurs que par des considérations politiques. Convenez que, dans ces conditions, il n'est pas très facile d'avoir «un gouverne ment qui gouverne». Par le dedans, l'autorité du ministre est ruinée du côté des services. Par le dehors, elle est ruinée du côté des parlementaires. Et comme par surcroft le recrutement des ministres est ainsi fait qu'ils n'ont pas de l'autorité à en revendre, il ne leur en reste bientôt plus.
Ce que j'en dis est exact d'une séquelle de ministres. Fort heureusement il en est d'autres qui font exception à la règle. Si tout le monde ne se mêlait d'aspirer aux portefeuilles et si l'on voulait réserver pour une élite l'exercice du pouvoir, je suis absolument certain qu'on trouverait dans nos Chambres assez d'équipes brillantes pour former des cabinets excellents et nous offrir des «gouvernements qui gouvernent». Mais qui donc empêche d'écarter du pouvoir les médiocres pour ne le mettre qu'à la portée des hommes de premier plan? Prenez seulement la peine de décider que quiconque recevra un portefeuille devra, le même jour, résigner son mandat parlementaire et vous allez voir la suite. La sélection se fera toute seule et en douceur. Les médiocres ne manqueront pas de rengaîner leurs ambitions et aussi les arrivistes. Soyez sûrs qu'ils ne se presseront pas de sacrifier à trois mois de pouvoir un bon mandat de quatre ans et qu'ils laisseront le champ libre aux hommes de valeur, lesquels, députés ou non, sont assurés de revenir un jour ou l'autre au pouvoir. Car il ne faut pas oublier que les ministres peuvent être pris en dehors du Parlement. D'autre part, il y a lieu de considérer que, logiquement, les fonctions de ministre ne devraient pas se cumuler avec celles de député. Celui-ci contrôle celui-là. Il est donc paradoxal qu'un député-ministre se puisse contrôler lui-même et c'est d'autant plus absurde qu'on a vu des cabinets se survivant par le vote de leurs membres. Il n'est enfin rien d'anormal dans le procédé que je suggère afin de décourager la troupe odieuse des «remplaçants». J'y découvre en revanche cet avantage que sans molester quiconque, on arriverait à quintessencier le groupe des ministrables, à donner plus de stabilité aux ministres et à leur restituer la considération qu'on leur chicane aujourd'hui. Ainsi choisis pour leurs titres, se voyant moins menacés, se sentant plus raffermis et possédant du seul fait qu'ils méritent leur élévation une confiance qui tout de suite leur permet de parler haut, les ministres ne craindraient pas de «vouloir». C'est alors qu'ils pourraient former «un gouvernement qui gouverne». Vous parlez d'une recette pour être vraiment gouvernés ? La plus sûre tient en deux mots.
Pour avoir de bons gouvernements, prenez de la bonne graine.

PIERRE ET PAUL.


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