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Paris soir - 11 avril 1926


Paris soir 1926 04 11   Médecin de quartier

LA GRANDE PITIE DES PROFESSIONS LIBERALES
Chez le médecin de quartier
Pour se-"faire" une clientèle.-Les aléas du métier.- Bons et mauvais payeurs. -Joindre les deux bouts.- Tous les docteurs ne font pas fortune.

J'avais téléphoné, dans la soirée, au docteur N... (2). Il m'est contemporain. Avant la guerre, quelques mois nous séparaient, fort mal d'ailleurs. Nous nous rencontrions souvent, sur la rive gauche. Nous avions des aventures et des espoirs communs... Aujourd'hui, nous sommes séparés par la vie. Nous nous retrouvons rarement, chaque fois avec plaisir, car nous sommes persuadés de n'avoir, ni l'un ni l'autre, changé. Seulement, nous ne nous tutoyons plus.
- Une journée ensemble ? fit le docteur N..., au bout du fil. Ce ne sera pas drôle pour vous.
Il accepta néanmoins :
- A huit heures, c'est entendu !
Le lendemain, à l'heure dite, un taxi me déposait devant la maison du médecin. Maison relativement neuve, d'apparence moderne, comme il s'en est tant construit à Paris. Elle a bon air, dans ce faubourg pauvre. L'architecte a gravé son nom sur la pierre. Sous le porche, les murs portent du faux marbre. Un tapis court sur l'escalier.
Je sonnai. La bonne s'enquit :
- Monsieur vient pour une consultation ?.
L'erreur dissipée, j'appris que le docteur N.... était déjà sorti :
- Il a été appelé chez un malade. Il a dit qu'il ne tarderait pas, que vous l'attendiez dans son cabinet, qu'il s'excuse...
Le docteur N... exerce depuis trois ou quatre ans, plutôt trois. Son diplôme obtenu, il a pu, grâce aux parents, des commerçants moyens, s'installer ici, pour se créer une clientèle. Marié, il est déjà pourvu d'un bébé. Faut-il ajouter qu'il n'a pas de fortune, qu'il s'est marié sans dot et qu'il a, pour faire subsister sa famille, le produit exclusif de son travail ?
C'est, tout bonnement, un médecin de quartier.
Pendant que j'attendais, je pus, à loisir, inspecter le cabinet sans luxe, honnêtement meublé d'une table, d'un petit secrétaire, d'un divan et de quelques chaises. Une belle, lumière entrait, éclairait la pièce, la rendait aimable. A travers la cloison, j'entendais pleurer un enfant.
Un bruit de portes. Mon docteur parut, tout de suite fraternel. On eut des souvenirs à confronter, puis J'en vins à mon enquête.

Bernard LECACHE.

(Suite de la 1 page)
- Et le secret professionnel ? plaisanta le médecin.
- Chacun le sien. Je ne veux dire que ce qui peut être dit.
- Commencez alors par dire qu'il y a plus malheureux que nous : les malades. Moi, je me porte bien. C'est l'essentiel. Tant que je me porterai bien, on ne manquera de rien chez moi. Une fois sur le flanc, ah ! ça... Mais j'ai quelques minutes. Parlons un peu.
- Le dommage, à mon point de vue, dis-je, c'est que vous ne puissiez pas comparer les deux époques: l'avant et l'après-guerre. Vous êtes un nouveau.
- Peu importe. Justement parce que je suis nouveau, vous apprécierez mieux la situation d'une de ces «professions libérales» de 1926 que vous allez contrôler.
- Votre cas n'est pas unique.
- Assurément non.
- Cela vaut mieux pour vous…
- Me voici donc, médecin modeste, sans grande science, appliqué à courir le cachet comme un professeur de piano. Il y faut de la volonté, je vous jure. Il y a peu de temps que j'exerce. La clientèle est à tout le monde, mais j'ai une assez belle provision de scrupules, et les confrères du quartier, tous plus anciens que moi, m'ont accueilli avec une grande générosité. Ce qui est à eux leur reste. A moi de me débrouiller,
- Réussissez-vous ?
-Vous feriez mieux de dire : «Réussirez-vous?» Pour le moment, les résultats sont, maigres.
Il continua :
- J'ai eu de la peine à trouver cet appartement, trop petit, mais tout de même acceptable. Il me fallait, au moins, cinq pièces. J'en ai quatre, deux pour moi, deux pour le ménage. On est serré. Je paye le tout 4.000 francs.
Premiers frais... Il y en a d'autres, la bonne, dont le service est dur, le chauffage, un minimum de luxe dans le salon, une multiplicité de dépenses intérieures qu'entraîne la profession, les taxis et les tramways (au bas mot 5.000 franes par an), les impôts... et puis quelques dettes à éteindre. Quant aux ressources...
- Les ressources ?
- Rien de précis. La petite clientèle que je me suis faite est généralement gênée. Une partie paie tout de suite. L'autre me prie d'attendre. J'attends parfois longtemps. Comment exiger trop cruellement de certains l'argent qu'ils doivent ? On est à même de voir, quand on est médecin... Il faut accepter le crédit. Sans quoi, la clientèle part. Bien des gens craignent l'hôpital, mais, si l'on veut les contraindre à régler sans délai, ils ne le craindront plus.
Le docteur N... ajouta, mélancoliquement:
- La misère nous fait concurrence.
Bon an mal an, continua-t-il, on joint les deux bouts. Mes prix sont à l'image du quartier. En principe, je demande un louis par visite. En réalité, c'est, le plus souvent, dix franes que je récolte. Le tout, d'ailleurs, est de paraître affairé, de sembler avoir une nombreuse pratique. Ainsi est-on considéré.
- Il ne faut pas non plus mesurer son temps.
- A qui le dites-vous ? Je suis levé, aujourd'hui, depuis six heures. C'est la deuxième fois qu'on m'appelle un cas de typhoïde (ça, c'est pour l'hôpital), un cas d'appendicite (ça, c'est encore pour l'hôpital. A moins qu'ils n'appellent un chirurgien, mais ils n'ont pas les moyens).
Pour achever la matinée, voyez mon carnet: cinq visites encore, sans compter mon heure de clinique, au dispensaire ouvrier.
- Une heure ?
- Comptez-en deux. On ne peut, pas refuser de soigner parce que l'on doit fermer.
- Combien, cette clinique ?
- Oh sourit le docteur N..., un peu plus que mes frais. N'en parlons même pas. J'accompagnai mon ami, dehors, le temps de n'être pas importun:
- Le rêve, me dit-il tout en marchant, serait que je continuasse, mes études. La gynécologie me passionne. Vous n'imaginez pas ce que l'on peut apprendre sur la misère physiologique des femmes, par ici, jusqu'où elle peut les entraîner, à quoi elle les réduit. J'aurais l'argent et le temps que je me vouerais à cela. Hélas! Où trouver le temps, où trouver l'argent ?
La première visite était facile : une jeune fille relevant d'une congestion. Le docteur N... en eut pour dix minutes. Les autres devaient être plus longues :
- Je vous retrouve au dispensaire, voulez-vous ?
C'était, dans une boutique aux murs blancs, une troupe silencieuse d'hommes, de femmes, d'enfants surtout, l'éternel spectacle de la souffrance et de l'espoir. Deux infirmières pansaient, avec des soins précis, des habitués. Chacun attendait son tour, résigné. Une puissante odeur de phénol et d'éther régnait. Derrière les cloisons vitrées, le collègue du docteur N... recevait. Celui-ci arriva. A la façon dont la salle l'accueillit, je pus m'assurer de son autorité. Il m'avait dit, tout à l'heure : «On se méfie d'un jeune médecin!» Au dispensaire, on ne s'en méfiait pas. J'accédai au cabinet de consultations. Il était près de dix heures. A midi, j'en sortis. C'est ce que le docteur N... appelle «mon heure de clinique».
Un peu de répit, le déjeuner. L'après-midi, consultations, de 2 à 5. Le client ne vient pas toujours. On l'attend. Le soir venu, sera-ce le repos ?
Je revins à la nuit. Le docteur N... «n'allait pas tarder» à revenir. Un appel urgent.
- Beaucoup de grippes, en ce moment, me jeta-t-il en rentrant. Rien de sérieux…
- Une dure journée, remarquai-je.
- Il y a des journées moins dures. L'an dernier, à cette époque, j'en eus de légères.
Le budget, lui, restait lourd. Pour finir la journée, nous parlâmes chiffres. Avant guerre, le médecin de quartier faisait des visites pour cent sous. Mais, pour 1.000 francs. il avait un un appartement convenable, et la clientèle payait mieux. La vie est cinq fois plus chère. Le médecin de quartier gagne à peu près trois fois plus qu'auparavant. Il végète, lui aussi.

Bernard LECACHE.
(A suivre.)


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