| Paris soir - 11 avril 1926 |
AU PAYS DE LA TOUPIANE
Où il est difficile d'acheter de la drogue sans se faire arrêter
Voulez-vous de la toupiane ? de la cam? de l'héro ? C'est plus facile, que trouver un appartement m'avait dit ce gros homme réjoui.
Traduction: Voulez-vous de l'opium ? de la cocaïne ? de l'héroïne ?
Et, sur ce, mon interlocuteur, qui n'était pas un toxicomane, mais qui, sous le couvert des lois, s'empoisonnait consciencieusement avec des alcools à la cadence de cinq apéritifs avant chaque repas et autant de digestifs après, agrémentés de cigares à bon marché, mi-partie poussière et débris de feuilles de tabac.
Je voulus vérifier ses dires, et je dois avouer qu'il est assez difficile de trouver des drogues. Néanmoins, j'ai failli acheter ce matin, en une heure et demie de temps, un kilogramme d'opium, deux cent cinquante grammes de cocaïne et quinze de morphine. Du même coup, j'ai failli me faire arrêter trois fois, faute de faire la différence entre un négociant plus ou moins clandestin et un agent provocateur.
UN KILOGRAMME D'OPIUM, S. V. P.
Près de Saint-Augustin, un petit café, et dans ce petit café, un petit homme. brun, frisé, zézayant.
- Bonjours monsieur, je viens de la part de Camille.
- Ah bon ! asseyez-vous. Que prenez- vous ?
- Un anis... Beau temps aujourd'hui, dis-je en matière de préambule.
- Beau temps, dit-il d'un ton rêveur... Mais j'ai le noir, ajouta-t-il en me fixant dans les yeux.
- Chagrins d'amour? demandai-je.
Il haussa les épaules.
- J'ai le noir, répéta-t-il, ne faites pas d'esprit.
(Voir la suite en 3° page.)
AU PAYS DE LA TOUPIANE
Où il est difficile d'acheter de la drogue sans être arrêté
(Suite de la 1ère page)
J'ai la tête dure, mais je compris. Le noir signifie à la fois la mélancolie et son remède, la tristesse et l'opium.
- Ah oui m'écriai-je, très bien.
Il baissa la voix.
- J'en ai un kilogramme, mais je plaque le boulot. Je vous le laisse pour mille francs.
C'était une occasion. L'opium vaut, en effet, de 3 à 4 francs le gramme. Mais, après avoir retourné mes poches, je dus confesser que je n'avais pas l'argent sur moi.
Bah dit-il avec philosophie, revenez me voir demain... avec vos amis. Et comme j'allais payer ma consommation, d'un geste large il m'arrêta.
- Laissez cela. C'est ma tournée.
Je sortis. A peine étais-je parvenu square de Laborde, qu'une main se posa sur mon épaule. Un jeune homme blond et sportif me parlait,
- Monsieur, méfiez-vous, Tatave, à qui vous venez de parler, est un faisan. Je le surveille et je lui planterai des plumes où un faisan doit les porter.
Ce qui, en langage clair, signifiait que Tatave était de la police, qu'il allait se faire corriger, et que j'avais failli dîner ce soir au frais de l'administration pénitentiaire.
Le jeune homme continua.
- Mais si vous voulez quinze grammes de morphine....
- Merci, dis-je avec dignité.
Et, calme et fier, je partis loin de ces parages, aussi dangereux pour la santé que pour la liberté.
DEUK CENT CINQUANTE GRAMMES DE COCO
Ce jeune chasseur était un dégourdi. Quand je l'abordai, il faisait manoeuvrer, avec satisfaction, une porte tournante.
- De la cam, lui dis-je négligemment.
- De la cam? Ce soir, à onze heures. Quelle quantité, dit-il ?
- Combien peux-tu.
- 250 grammes, pas plus, c'est tout ce que j'ai.
- Bon, je reviendrai,
Le petit chasseur n'avait pas levé la tête.
LA COMPLAINTE DU TOXICOMANE
Ce jeune homme, en apparence bien portant, me confia, après une dissertation morale sur son goût pour la morphine :
- Ça devient impossible. Marchands et policiers se font la guerre, Espionnage, contre-espionnage, et quand ils se sont bien guettés, qui arrête-t-on ? les consommateurs. Nous sommes traqués Les uns nous exploitent, les autres nous empoisonnent l'existence. On joue avec nous comme un chat avec une souris. Ce qui n'empêche, et il sourit béatement, qu'il n'y en ait quelquefois, de bien drôle, comme celle d'Amédée le cordonnier. On lui portait des chaussures à ressemeler, le lendemain un charmant père Noël avait mis un petit, paquet dedans que l'on y trouvait avec délices. Mais Amédée fut dénoncé. Comme c'était un malin, il fut prévenu à temps. Le lendemain, un homme, comme vous, et moi, sans l'air de rien, apporte une bottine presque neuve, et commande «un ressemelage comme d'habitude». Le lendemain, il vient la chercher, il trouve un paquet dedans, «Mon. gaillard» commence-t-il à dire en ouvrant le paquet à Amédée, qui mourait de rire, mais il ne continue pas : son paquet contenait du café moulu.
- Enfin, termina le jeune homme, Amédée, n'a jamais été «fait». Il s'est retiré. C'était un honnête homme... tandis que ceux d'à présent on n'est jamais sûr qu'il ne vous dénonce, pas.
Et, sur ces mots, le jeune homme s'en fut aux lavabos...
...Sans doute pour se laver les mains.
Robert DESNOS.
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