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La Dépêche - 28 mars 1926


HOMMES ET CHOSES
Devant une Boutique

J'aime assez cette histoire, qui fera pousser les hauts cris au Faubourg Saint-Germain, et qui, répercutée au loin, scandalisera d'abord toute la noblesse de France, quitte à lui être, dans l'avenir, utile comme un exemple. Le fait est simple quoique parisien, la princesse Lucien Murat, née Rohan, fille d'un duc et d'une duchesse, épouse et mère de princes, issue d'une des plus illustres familles de l'Armorial français, et entrée, par son mariage, dans une des familles les plus illustres de l'Empire, vient d'ouvrir boutique. On peut le dire sans intention péjorative, puisque le mot est de la princesse elle-même : «J'ouvie boutique.» Elle s'installe au comptoir; elle vendra des objets d'art et œuvres d'art, c'est vrai, mais elle vendra. Le sourire aux lèvres, elle recommandera tel article ou tel artiste, vantera la beauté du produit, le bon usage qu'on en peut attendre, le bon placement que l'achat représente, elle promettra de faire livrer la marchandise avant telle heure et recevra en échange des francs-papier. J'aime ça.
J'aime ça, parce que j'y vois un geste de compréhension, et j'en parle parce que j'y trouve l'occasion de combattre un des innombrables préjugés dont la France se meurt. En dépit de nos prétentions à jouer ici-bas un rôle de novateurs, nous sommes bel et bien des retardataires, aujourd'hui. Satisfaits de lancer des mots et de remuer des formules, nous les prenons pour des actes, sans remarquer que les autres peuples marchent pendant que nous parlons. Depuis que la guerre est finie, nous nous croyons en paix, et de cette croyance nous tirons des discours, alors que la guerre continue, plus âpre que jamais, guerre économique, industrielle et commerciale. Bien avant 1914, cette même guerre était commencée; elle battait déjà son plein vers la fin du siècle dernier, et la bataille mondiale qui poussa les armées contre les armées ne fut qu'un épisode ensanglanté de cette bataille plus vaste encore qui pousse les intérêts contre les intérêts. L'unification du globe le veut ainsi; la promiscuité des peuples et la perpétuité des échanges ont fait au monde nouveau des lois inexorables : il faut produire et vendre, ou périr; produire et vendre, c'est se battre pour soi-même et pour le pays. La princesse Murat, qui porte un nom de soldat illustre, ne déchoit point; elle continue; elle se fait soldat à son tour et entre dans la mêlée. A un journaliste qui l'interviewe, elle répond: «Avant la guerre, je n'aurais pas osé. Une boutique, cela aurait scandalisé le monde ! Je n'aurais pas eu le courage de l'ouvrir, ni celui d'avouer que je l'ouvrais. Mais, à l'heure présente, n'est pas, tout est changé...»
Rien n'est changé, en cela du moins; mais nous commençons seulement à comprendre que le monde est changé depuis un tiers de siècle; et si nous pâtissons, c'est d'avoir tardé à comprendre. L'Angleterre et l'Allemagne ont discerné avant nous les urgences de la vie moderne. Sur un vieux papier que je noircissais d'encre, il y a trente ans, je retrouve cette phrase: «Ceci est caractéristique d'une époque, symptomatique d'un mouvement; ceci nous dénonce l'état d'âme de la nouvelle Europe, et prophétise l'esprit du siècle qui va naître esprit que nous ignorons trop, qui nous déplaît, que nous répudions, et mal nous en prendra, si trop longtemps nous restons en arrière.»
De quoi s'agissait-il alors ? D'un petit scandale (ou du moins nous le jugions tel) qui venait de se produire à Londres, et dont les journaux parisiens pouffaient, et dont les douairières françaises rougissaient : journaux et douairières venaient d'apprendre que le prince de Galles, le même qui depuis régna sous le nom d'Edouard VII, s'acoquinait dans une entreprise, lucrative; il fondait un théâtre, et, derrière ce nom royal qui dominait la liste des bailleurs de fonds, s'inscrivaient les plus grands noms de l'Armorial britannique, les magistrats suprêmes et les hauts dignitaires du Royaume-Uni. Un peu plus tard, un scandale similaire s'avérait à Pétersbourg; ce n'était plus, cette fois, la maison d'Angleterre qui provoquait nos rires, mais la famille impériale d'Allemagne. Guillaume II rendait visite au tsar, pour prendre possession du régiment dont il était colonel; un photographe obtint l'autorisation de portraiturer le groupe des deux souverains. Clic! Alors le prince Henri, frère de Guillaume, s'approche de l'opérateur et inspecte l'appareil :
  Quel objectif employez-vous là ? Un Zeis ? Parfait. Rien ne vaut les produits de cette maison.
Puis, retournant vers l'escorte des empereurs :
  Les objectifs de Zeis sont les meilleurs du monde. Je vous les conseille et vous les garantis ; vous ne vous repentirez point de m'avoir écouté. Au surplus, vous me ferez plaisir, car je commandite cette affaire.
Commentant l'anecdote, la presse française ricanait : «Manque de tact. Puffisme. Cynisme.» Mais je protestais, pour ma part: «Nous croyons être les hommes du progrès et diriger le mouvement du monde ? Que nenni! Nous ne sommes pas dans le train. On nous dépassera. On nous a dépassés.» En ce temps-là l'empereur d'Allemagne n'autorisait point les hauts personnages de sa cour et les membres de sa propre famille à commanditer quelque affaire, il les y obligeait : Dans quoi êtes-vous ?
Sous peine de perdre sa faveur, il fallait lui répondre, citer une entreprise, vendre du zinc ou du coton, fabriquer de la soie végétale ou placer des objectifs. Ce voulant, il n'inventait rien, mais adaptait à son entourage une idée d'origine anglaise. Voilà belle heure que, de l'autre. côté de la Manche, il n'y a point de honte à faire du commerce. Tout comme de l'autre côté de l'Atlantique, produire ou vendre est un honneur, presque un devoir. C'est une forme du patriotisme, forme pratique; chacun opère dans la mesure de ses forces et collabore ainsi à l'enrichissement du pays. Les plus forts. c'est-à-dire les plus riches, y travaillent davantage, puisqu'ils apportent plus, et sont considérés d'autant. L'argent n'est réputé ni noble, ni ignoble: c'est un ouvrier qui connaît la puissance de rendement éventuel et qui, la connaissant, connaît en même temps l'obligation qu'il a de ne pas rester, inactif; il ne se met point en grève, par paresse ou prudence, comme chez nous; il se risque aux aventures et se démène pour produire, pour se reproduire; il est citoyen, avec ses devoirs civiques, et il croirait faire œuvre de mauvais citoyen s'il se réfugiait dans l'oisiveté, au lieu de fournir son appoint à la prospérité commune.
Là-bas, il se montre avec la fierté d'être une force sociale; ici, il se cache avec la notion d'être une proie, et il se cachera d'autant plus qu'on le menacera davantage Qu'en résulte-t-il? Chez les Anglo-Saxons, quelques échecs individuels et de la casse, comme il sied à toute bataille, mais, en définitive, un accroissement progressif et constant de la fortune publique; chez nous, un stationnement qui, dans le mouvement perpétuel des transactions internationales, est une cause d'appauvrissement.
Bravo à ceux qui osent et ne s'en croient point amoindris. Quiconque travaille pour soi travaille pour son pays; quiconque gagne pour soi gagne pour tous; et c'est une ineptie, par ce temps de misère commune, c'est une apologie du suicide en commun que de vilipender ceux qui font rentrer des sous dans la caisse commune.

Edmond HARAUCOURT.


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