| Paris-Soir - 21 mars 1926 |
Avant la débâcle
par Pierre AUDIBERT
Les uns disent : dissolution. Les autres disent: union sacrée. Couplets et trémolos sur l'autorité, mais personne n'ose monter à la tribune pour proposer les mesures indispensables, à son rétablissement. On se déchire et on se salue; on prend un homme et on le jette en pâture à une assemblée. Une atmosphère de décadence, un rythme de débâcle, le grand souffle des tribuns morts ne passe plus sur les fronts. Jaurès ne se mesure plus avec Albert de Mun, Waldeck-Rousseau avec Sembat, Clemenceau avec Delcassé; petites batailles, petites haines, petites saletés, petits dégoûts : tous les problèmes vitaux remis à plus tard; un budget en suspens, une politique extérieure en sursis, tout effort gouvernemental emporté dans le tourbillon des doctrines opposées, une sorte d'anarchie raisonnante disloquant aujourd'hui le plan établi hier, tandis que, de la droite à la gauche, députés, sénateurs, hommes qui font de la politique par mandat, hommes qui observent la politique par goût, par devoir ou par intérêt, proclament, unanimes, que nous sommes à bout de patience, que la farce a assez duré, qu'il faut en finir.
On supplée à l'absence de décision par des débauches d'imagination. Celui-ci vous confie que M. Caillaux va prendre le pouvoir et exigera qu'autorité lui soit dévolue sur quatre ministères essentiels, qu'il rêve d'un cabinet d'union nationale au sein duquel se réconcilieraient avec ses amis des adversaires charmés de rendre hommage au prestige du technicien désobéi et du politique méconnu celui-là affirme qu'on a vu M. Herriot combiner avec M. Poincaré une restauration de la République de la Paix ; cet autre est en mesure de connaître les pensées secrètes du Président de la République et son penchant pour une vaste opération de concorde; efin, faire voter le scrutin d'arrondissement et dissoudre la Chambre serait le plan suprême de M. Briand, d'après tel informateur.
De tous côtés, dans tous les milieux, on évalue la prospérité du pays et on la compare à la pauvreté de l'Etat, ici avec dédain, là avec désinvolture, plus loin avec passion. On trouve des raisons à toutes les incohérences et on ne trouve pas d'hommes pour y mettre un ferme. Nous sommes parvenus au moment où les dangers de l'instabilité gouvernementale apparaissent à tous les yeux, suscitent des convoitises, nous imposent l'alternative d'avouer notre impuissance ou d'affirmer notre forme. Si nous ne trouvons pas une issue la ruée des événements l'ouvrira et nous connaitrons le pire. Nous qui avons subi dans l'ordre les assauts de la guerre, succomberons-nous sous les pesées de la Paix ? Faudra-t-il attendre, pour former une majorité, qu'on touche au régime comme on a touché à Malvy, hier? Prenons garde ! Il est plus facile de défendre un homme devant une assemblée qu'un régime devant un peuple. N'oublions pas que la campagne de presse qui précéda, en 1917, le massacre juridique d'anciens ministres républicains traduits en Haute-Cour, répara, comme auourd'hui, un accès de fièvre chaude de l'opinion publique.
Reste une solution déjà envisagée, jamais retenue. Il faut réunir sans retard un grand conseil des finances publiques composé de techniciens pris hors du Parlement. Contrôleur et juge en dernier ressort, le Parlement ne peut prétendre à assumer seul la responsabilité de restaurer la fortune nationale. Il a fait ses preuves. Il ne s'agit plus de ménager ses susceptibilités constitutionnelles ; il s'agit d'aboutir rapidement à des solutions que le Parlement n'a pas qualité pour apercevoir, parce que nul député n'est investi, le jour de son élection, du pouvoir de connaître ce qu'il n'a jamais pratiqué. Sinon l'inflation et la débâcle.
Pierre AUDIBERT.
| retour 21 mars 1926 |







































































