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L'Œuvre - 14 mars 1926


L'Oeuvre 1926 03 14 L'écrivain sent-il plus qu'autrefois l'appel du grand public

L'appel du grand public

Les «Treize» (ça n'est pas un diner littéraire, ni une association balzacienne de malfaiteurs masqués; c'est le type qui fait la critique des livres à l'Intran), les «Treize» nous adressent un singulier questionnaire:

1° L'écrivain sent-il plus qu'autrefois l'appel du grand public ?
2° Consent-il plus volontiers à écrire moins pour lui-même et plus pour le public?
3° Faut-il voir là un progrès ou, d'un autre point de vue, une sorte de déchéance ?
4° Si vous aviez à choisir entre la faveur du grand public et ce qu'on a appelé l'«estime des lettrés», quel serait votre choix ?

Pour bien comprendre ces questions, il les faut transposer de la littérature dans un autre commerce, le commerce de la nouveauté.
Les grands magasins s'adressent au grand public et font les plus grands efforts pour se plier aux désirs de leur aimable clientèle. Il y a les articles qui se vendent et les articles qui ne se vendent pas... C'est le client qui impose ses goûts au commerçant.
A côté de ça, vous avez les grands.couturiers, les grands bottiers, les grandes modistes, les grands artistes qui habillent, coiffent et chaussent l'élite. Au commencement de chaque saison, ces grands faiseurs, sans prendre l'avis de leur clientèle, décident ce qui se portera, ce qui ne se portera plus, ce qui doit plaire et ce qui doit désormais être ridicule. L’élite montre une soumission absolue, avec une pointe de jobardise: suivant ce que le grand faiseur a décidé, elle porte des chapeaur fonds ou pointus, en forme de pots de fleurs ou de pots de chambre; elle porte des robes qui accusent les formes, ou au contraire des robes qui les excusent, dans le cas où le grand couturier a proscrit les rondeurs et proéminences; elle porte des fourrures au mois d'août, des robes décolletées au mois de janvier, et en toute saison des chaussures avec lesquelles il est impossible de marcher. Si le grand faiseur imposait à nouveau la crinoline, l'élite porterait la crinoline, car le grand faiseur, étant le créateur, est tout-puissant.
Vous avez compris que le grand faiseur peut être impunément un farceur et que l'élite est beaucoup plus bête que le grand public.
Dans le domaine de l'art, c'est la même chose. Il y a le brave peintre qui essaie tout bêtement de faire des tableaux qui se vendent. Il y a l'artiste supérieur qui essaie d'imposer une formule d'art nouvelle et saugrenue, et qui réussit parfois à vendre à l'élite, par la méthode de l'esbroufe ou du boniment, des navets tératologiques.
Dans le domaine du théâtre, c'est encore la même chose. Certaines pièces attirent la foule. Mais il y a des pièces faites pour attirer les cinquante personnes qui, en art et en littérature, ont la prétention de comprendre ce que la foule ne comprend pas. Mettez-vous bien dans la tête qu'aucun écrivain n'écrit pour lui-même. Un écrivain qui écrirait pour lui-même garderait jalousement ses manuscrits dans un tiroir fermé à clef, et se garderait de les soumettre à des gens dont l'admiration (en mettant les choses au mieux) ne saurait égaler celle qu'il professe pour lui-même.
De même, un peintre qui peindrait pour lui-même tiendrait ses toiles dans un grenier, à l'abri des regards profanes. Et M. Poiret, s'il «créait» pour lui-même, enfermerait ses modèles dans un placard et ses mannequins à fond de cale de ses péniches.
Dieu lui-même n'a pas créé le monde pour la satisfaction de son orgueil exclusif et désintéressé: il a voulu des spectateurs à sa création, et ses infortunés clients sont obligés d'applaudir, sous peine de damnation.
Alors, parmi les écrivains, il y a ceux qui sont intéressés et qui recherchent l'argent.
Il y a ceux qui sont noblement désintéressés et qui recherchent les applaudissements..
Parmi ceux qui recherchent les applaudissements, il y a ceux qui sont capables de conquérir la faveur du grand public. Ceux qui ne sont pas capables de conquérir la faveur du grand public se consolent en se disant qu'ils ont l'estime discrète de l'élite... Mais ils sont tout de même un peu inquiets; car il n'est pas prouvé que la masse se compose d'une majorité d'imbéciles, mais il est bien probable que, dans l'élite, les imbéciles représentent l'unanimité. Cependant, les écrivains ont une préoccupation plus immédiate que la faveur du public ou l'estime de l'élite.
Ils cherchent d'abord à plaire au patron; c'est pour le patron qu'ils écrivent, que le patron soit éditeur, directeur de journal ou directeur de théâtre.
Et c'est fort juste. Car, si leur travall a déplu au patron, la question ne se pose plus de savoir s'il plaira au public.
En ce cas-là, l'écrivain a travaillé pour lui-même. Vous voyez que la chose arrive... Mais soyez assurés que l'écrivain ne le fait jamais exprès.

G. de la Fouchardière


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