| Paris-Soir - 14 mars 1926 |
Grock nous parle de son élève le comte Bethlen
J'attends Grock. Dans le couloir qui conduit à sa loge, deux danseuses, deux «Fisher Girls» répètent un nouveau pas avec une patience qui ne se lasse point. Leurs seins tressautent sous les cabochons pailletés. Une fine résille de velours noir emprisonne leur ventre et leur croupe onduleuse. Leurs hautes jambes s'abaissent et s'élèvent selon le rythme de la chanson qu'elles fredonnent. Elles sourient à la glace du palier qui me renvoie ce sourire. Grock est long à venir. Mais je ne m'impatiente pas.
Le voici, un peu las. Son «numéro» dure quarante minutes. Il a hâte de s'étendre dans son fauteuil et de boire ce thé parfumé qui fume. Je ne lui en laisse pas le temps.
- Cher monsieur Grock...
- Vous, vous venez pour «m'interviewer»?
- Evidemment.
Les coins de sa bouche en V se rejoignent et forment maintenant la moue d'un "0" attristé. Il s'assied, se résigne, ferme les yeux, croise ses mains sur son ventre et garde l'attitude du patient chez le dentiste. Pour en finir plus vite, il prend même le parti de diriger l'interrogatoire.
- Mes projets....
- Pour le moment, il ne s'agit point de vos projets.
J'ai dit cela d'un ton grave. Les paupières de Grock se soulèvent et sa voix s'étonne :
- Sans blague !
- Il s'agit non de l'avenir, mais du passé.
- Pourquoi?
- Voici pourquoi... Ma question va vous sembler peut-être insensée, peut-être indiscrète... Peut-être vous ennuiera-t-il d'y répondre?... Tant pis. Avez-vous été le précepteur du comte Bethlen ?
- Parfaitement.
C'est à mon tour de feindre l'étonnement.
Mais Grock parle maintenant d'abondance, C'est toute sa jeunesse qu'il évoque.
- Oui, j'ai été le précepteur du comte Bethlen et de son frère. J'avais seize ans... Le comte aussi, à peu près... Mais je savais garder mon autorité.
- Vous lui enseigniez quoi ?
- Le français... pas celui que je parle au «music-hall», le vrai, celui de Montaigne, de Pascal, de Voltaire, auteurs que je lui faisais étudier successivement.
- Et le comte était bon élève?
- Charmant, un peu paresseux, peut-être. Mais quel est l'artiste qui ne l'est pas? Le comte est un artiste.
- Et cela se passait en Hongrie?
- Non point. En Transylvanie, du côté de Besztercze.
- Comment dites-vous ?
- Besztercze, mais on prononce aussi Bisztritze.
- Ah ! tant mieux.
- C'est un pays de vignes et de montagnes. La Bisztritza y coule, claire et bleue comme l'acier. Les filles de là-bas sont belles, fougueuses et sauvages.
- Et le comte ?
- Il savait les civiliser. Grock sourit..
- Songiez-vous alors à devenir «clown»?
- Moi, non.
- Et lui, oui ?
- Je ne dis pas cela. Mais il adorait le théâtre et le cirque. Il joue d'ailleurs des «sketches» internationaux bien plus intéressants que ceux auxquels je prête les modestes talents que le Ciel m'a répartis.
Pierre VARENNE.
(Suite de la 10 page)
- Vous vous revoyez ?
- Il y a vingt-cinq ans que nous ne nous sommes rencontrés. Mais il se souvient de moi. Récemment, il m'a envoyé une carte postale de Genève. Il séjourne souvent à Genève, comme vous savez.
Mais l'heure de reparaître en scène est venue. Grock se lève et pose sur sa calvitie de carton un petit chapeau montagnard, comme il devait en porter à Besztercze.
Un troupeau de femmes qui ne sont ni farouches ni transylvaines passe en trombe. La voix de l'«aboyeur appelle : Le finale !
- Une dernière question, mon cher Grock. Vos leçons de français, le comte Bethlen Vous les payait cher ?
Une lueur de malice éclaire les yeux ingénus du grand «clown». Et, dans un soupir, il murmure:
- Ah! c'est à ce moment-là qu'il aurait dû fabriquer de la fausse monnaie !
Pierre VARENNE.
| retour 14 mars 1926 |







































































