| Paris-Soir - 14 mars 1926 |
Autour d'un discours d'Alexandre Varenne
Tant pis pour lui ! Alexandre Varenne est gouverneur de l'Indochine. Qu'est-ce que je risque ? Il n'en saura rien avant un mois. Je lui confère donc les étoiles de maréchal de France pour le très noble discours qu'il a prononcé le 21 décembre 1925, à Hanoï, en ouvrant la session ordinaire du Conseil du Gouvernement.
Pourquoi ce maréchalat à ce socialiste ? Parce que ce socialiste a parlé à ses administrés de l'Indochine le langage que tenait à nos protégés marocains le maréchal Lyautey lui-même, à l'heure où il jouissait encore, aux yeux de tous les Antony Ratier de toutes les unions républicaines, de son prestige de grand administrateur colonial.
Car le maréchal Lyautey a aimé, respecté et servi les indigènes musulmans et ne s'en est pas caché. Ayant reconstitué, à Rabat, la Kasbha des Oudaïa, il interdisait aux Européens d'habiter cet enclos de civilisation arabe dont la jeunesse éternelle de la mer encadre les vieilles pierres. Il a reconstruit la Medersa de Fez, il a protégé les jardins de Marrakesch et ressuscité Volubilis, il a fait don au sultan du trône de Napoléon III et réparé la tour Hassan. Il a fait des routes, jeté des ponts, créé des hôpitaux, fait profession de désintéressement au nom d'un pays dont il voulait être le missionnaire, Mais lorsque son déclin nous entraîna dans la guerre, pas un membre de l'union républicaine n'osa élever la voix. On lui tenait compte de son œuvre, on passait sous silence ses erreurs les plus graves. M. le maréchal Lyautey avait l'honneur de n'être ni cartelliste, ni civil.
Notre ami Alexandre Varenne connaît ce double risque. Son premier discours a eu le don d'émouvoir quelques Parisiens naturalisés Indochinois et n'eût été la ferme clairvoyance du ministre des Colonies, M. Léon Perrier, un récent conseil de Cabinet aurait été troublé par les menaces d'une interpellation au Sénat.
J'ai lu le texte intégral du discours incriminé. J'ai rencontré, en cours de lecture,la phrase dont s'est emparé M. Antony Ratier pour l'isoler du contexte et la livrer aux malédictions des patriotes. Je me suis enquis auprès des coloniaux avertis et j’ai connu qu'en exaltant devant les indigènes la mission civilisatrice de la France, Alexandre Varenne avait, du premier coup, gagné leur cœur et assis son autorité.
«La France d'après-guerre a-t-il dit qui a proclamé à la face du monde les principes de droit et de démocratie sur lesquels elle a fondé sa victoire, se doit à elle-même de s'interroger, de se demander si ses méthodes de colonisation répondent bien à son idéal, si la politique coloniale, en particulier en Extrême-Orient, ne doit pas être revisée et adaptée aux temps nouveaux. A cette question nous répondons hardiment: oui.» Et pour justifier cette affirmation, Alexandre Varenne énumère nos titres de noblesse républicaine. Il trace, d'une main ferme, les contours du visage de la France. Il n'est plus un homme de parti monologuant devant son intérêt, il est un Français qui prend à son compte les suprêmes promesses de la victoire d'hier. Aux flancs tourmentés de la Chine, en marge des Indes qui gémissent sous la poigne anglaise, il ose lancer les claires formules de la mansuétude et de la générosité françaises. Si bien que devant l'œuvre accomplie par ses prédécesseurs et qu'il retrace, sa pensée se meut dans l'avenir, s'élève jusqu'au désintéressement total, devance la politique, prend l'accent de l'histoire, évoque «la gratitude et l'affection» futures, affirme son élégance sans calcul, et, tout de même averti par le sens politique qu'il a importé de France, s'écrie, malgré tout : «Qu'importe si nous leur avons fourni les moyens de faire leur destinée, si nous avons rempli loyalement envers eux notre devoir d'homme et de Français, qui est de les aider à accéder aux sommets de la civilisation et, par là, de leur faire aimer la France?»
Cette noblesse a dérouté M. Antony Ratier et l'Union Républicaine a demandé à savoir de quel droit un gouverneur se permettait, à distance, d'être un Français hors série blocnationaliste. M. Antony Ratier et ses amis trouveront dans ce discours, qui a une âme, un plan méthodique, qui comporte une comptabilité soigneusement mise à jour. Armée, enseignement, budget, exploitations commerciales et industrielles, richesses naturelles, tout est passé en revue, objet d'une analyse serrée et qui s'inspire «de l'esprit de réalisation et de la volonté d'agir». Je constate, au surplus, que l'union sacrée qu'on nous recommande tous les jours expose ses propagandistes à d'étranges manoeuvres, puisqu'il suffit que M. Alexandre Varenne soit cartelliste pour s'entendre reprocher d'avoir parlé de la France sans serrer les poigs, et de son rôle colonial sans renier ses vertus.
Pierre AUDIBERT.
| retour 14 mars 1926 |







































































