| La Lanterne - 28 février 1926 |
LES FAITS ET LES IDEES
La représentation professionnelle
Par le lieutenant-colonel Emile MAYER
Les fondateurs de l'Ordre nouveau demandent qu'une place soit faite, dans l'Etat, aux groupements d'intérêts, d'affinités et de compétences..
A cet effet, ils suggèrent la création d'un «Conseil national» qui comprendrait notamment les représentants élus des syndicats professionnels (ouvriers et patronaux), ceux des associations de techniciens, ceux des groupements de production et de répartition, ceux des corps savants et des ligues d'action sociale.
D'autres réformateurs proposent de remplacer le Sénat par une «Chambre professionnelle».
Ces organismes, d'après les uns, seraient obligatoirement consultés, mais sans que le Parlement soit tenu de tenir compte de leur avis. Leur opposition n'empêcherait pas la promulgation. des lois ou des décrets, et leur entrée en vigueur.
Ne pensez-vous pas que cette intervention académique et platonique de cette assemblée rendrait son influence illusoire. Ses remontrances risqueraient de n'être pas écoutées, ni ses conseils suivis. En vain en appellerait-elle au peuple en faisant connaître, par voie officielle, les motifs de son hostilité impuissante! - à l'égard de la mesure prise.
D'autres réformateurs, il est vrai, voudraient que la Chambre professionnelle jouât le même rôle que le Sénat et, pour le moins, disposât du droit de veto.
S'il en était ainsi, ne retomberions nous pas dans les conflits que nous connaissons bien ? Nous en avons vu tout le ridicule lors des fameuses «navettes» imposées au budget, courant du Palais-Bourbon au Luxembourg et vice versa.
Le plus clair résultat de la coexistence de deux corps constitués dotés de pouvoirs équivalents, c'est que l'action de l'un risque de neutraliser celle de l'autre. Si, parfois, elle empêche des actes inconsidérés, plus souvent encore, elle s'oppose au progrès.
Il n'en n'irait sans doute pas de même si les délégués des diverses corporations énumérées plus haut faisaient partie de la Chambre, sur le même pied que les mandataires politiques des citoyens.
D'homme à homme, en effet, on peut arriver à se convaincre, et, pour le moins, si on ne parvient pas à s'entendre, on s'écoute. En tout cas, un moment vient où la discussion prend fin: on vote alors, et une décision intervient. On obtient ainsi une solution plus rapide que si l'une des Chambres opposait à l'autre de l'inertie ou de la mauvaise volonté; étant sur place, à pied d'œuvre, on se trouve en meilleure situation pour se faire mutuellement les sacrifices nécessaires, pour aboutir à la cote plus ou moins mal taillée qui permet aux intérêts corporatifs d'avoir satisfaction plus ou moins complète sans que soient lésés les intérêts généraux du pays.
Ces considérations m'ont amené, naguère à proposer un système de vote plural, totalement différent de celui que les Belges ont pratiqué, mais auquel ils ont tout récemment renoncé, après en avoir constaté les graves inconvénients. Ce mode de votation avait pour caractéristique le droit, pour certaines catégories d'électeurs, de mettre dans l’urne deux ou trois bulletins au lieu d'un seul, de manière à avantager, par exemple, les pères de familles nombreuses, les titulaires de diplômes universitaires en admettant que leur voix valait le double ou le triple de ce que valait la voix des autres citoyens. Bref, on créait des inégalités en faveur des services rendus à l'Etat soit par le savoir, soit par la reproduction. On récompensait l'étude et la prolificité. Ce n'est pas là le vote plural dont je souhaite l'instauration. Il ne s'agit pas d'attribuer le coefficient deux ou le coefficient trois au bulletin de vote mis dans l'urne par certains privilégiés. Il s'agit de permettre à chaque citoyen indistinctement de se faire représenter par deux mandataires : l'un, au titre politique ; l'autre, au titre professionnel. La Chambre recevrait ces deux catégories de députés dans les conditions que j'ai exposées déjà, c'est-à-dire que chacun d'eux compterait pour le nombre des voix par lesquelles il aurait été élu, et il toucherait une indemnité parlementaire dont le taux correspondrait à ce nombre, ainsi que je l'ai expliqué. Je ne doute pas que l'Ordre nouveau prenne en considération l'idée que j'ai émise et que je viens de rappeler. Et je souhaite qu'il s'y rallie, étant donné que les rédacteurs du manifeste publié par le groupement en question se déclarent prêts à retoucher leur programme en tenant compte des suggestions qui leur seraient apportées par les hommes de bonne volonté.
Ils comprendront, je pense, qu'en introduisant dans le Conseil d'administration de la France, des présidents de syndicats, des secrétaires généraux de groupements professionnels, des représentants des divers intérêts corporatifs, tous appuyés sur un nombre considérable de mandants, les politiciens seront bien obligés d'écouter les gens du métier et de compter avec eux. S'il devait en être ainsi, le problème ne se trouverait-il pas résolu ?
Lieutenant-colonel Emile MAYER.
| retour 28 février 1926 |





































































