| La Lanterne - 21 février 1926 |
QUAND L'ANARCHIE REGNE
La leçon des Journées de Juin
Elles ne sont pas si éloignées ces terribles journées qui pour la première fois et, peut-on dire, la seule fois de notre histoire mirent aux prises la bourgeoisie et les masses ouvrières (car la Commune fut une lutte entre ces masses et l'armée de métier); elles ne sont pas si éloignées qu'il ne soit encore intéressant de les étudier à la lueur des événements d'aujourd'hui. M. Charles Schmidt vient de le faire (1) dans un petit livre clair, précis, vivant et cependant admirablement documenté dont il faut recommander la lecture à tous ceux qui, républicains et patriotes, comprennent que la situation actuelle faite d'incohérence et d'anarchie est grosse d'une dictature ou bien d'une révolution, ou bien des deux, l'une suivant l'autre, pour le plus grand malheur du pays.
Les journées de juin furent causées par la misère, elle-même causée par le chômage, lui-même causé par l'incertitude politique et la stagnation des affaires. C’est l'incapacité des lamartiniens et autres idéologues, c'est surtout l'agitation stérile d'une assemblée d'ailleurs idéaliste et animée de bonnes intentions (l'enfer en est pavé) qui, en déterminant cette incertitude politique, entraîne tout le mal. De sorte que l'on peut dire que c'est alors, comme aujourd'hui, la carence de l'Etat qui provoque le soulèvement des masses.
Il est triste de toucher du doigt l'incapacité de cette malheureuse assemblée qui, se trouvant en présence d'un nombre assez considérable de chômeurs et sachant que de grands travaux publics peuvent être entrepris, crée des ateliers nationaux qui ne serviront à rien, laisse venir et s'accumuler à Paris les chômeurs de province, abandonne ces masses malheureuses, qui ne demandent guère que du travail, à la propagande insensée des bonapartistes et des pires socialisants, enfin lorsqu'au lieu de compagnies d'ouvriers on n'a plus qu'une multitude prête à l'émeute, fait preuve de cette brutalité que les faibles et les incapables prennent pour l'exercice d'une juste autorité.
Car on ne saurait trop le répéter, si les émeutiers de juin se précipitèrent dans l'émeute comme des fous, sans programme et sans autre raison (il est vrai que celle-là en valait d'autres) que l'obscur désir de créer une République qui fût démocratique et sociale, l'assemblée et les ministres trahirent à la fois le pays, la République, la justice, la raison et le bon sens en constituant et en réunissant les matières inflammables qui devaient causer un gigantesque incendie, et puis en n'essayant point d'éteindre, rapidement, en quelques heures, par un coup de force puisqu'il en fallait un, bien appliqué, mais suivi de mesures d'apaisement immédiates et de l'établissement d'un vaste programme social. Même, M. Thiers ne voulait-il pas que l'on fit déjà, en 1848, ce que, maître du gouvernement, il fit en 1871, à savoir livrer Paris à l'émeute et puis appeler la province pour l'écraser !
On n'écoula pas M.Thiers. Cavaignac ne le voulut pas. L'assemblée ne fila pas à Bordeaux, pas même à Versailles, elle demeura où elle était, incapable d'ailleurs de prendre aucune décision. On voit bien la situation : Paris devenu un champ de bataille; tout ce qui est à l'est d'une ligne allant du Panthéon aux portes Saint-Martin et Saint-Denis au pouvoir de l'insurrection; l'Hôtel de Ville à peu près cerné, le Luxembourg menacé et au Palais-Bourbon une assemblée qui siège en permanence et dont le rôle est parfaitement nul.
| retour 21 février 1926 |





































































