| Le Petit Journal illustré - 14 février 1926 |
NOS GRAVURES
Les flagellants de Bordeaux repoussent une manifestation hostile
Malgré son nom savoureux et charmant, le petit village de Bombon, en Seine-et-Marne, était inconnu du reste de la France. Or, un événement extraordinaire vient, tout récemment, de le rendre célèbre. Un beau jour, une troupe d'exaltés, venus de Bordeaux, débarquèrent dans ce paisible Bombon, se précipitèrent vers l'église, prirent d'assaut la sacristie et là, à l'aide de rudes «disciplines», fustigèrent le vénérable curé, l'abbé Desnoyers.
Pourquoi cette correction qu'on réserve d'habitude sous une forme moins rude aux enfants? Parce que l'abbé Desnoyers, après avoir fréquenté quelque temps Marie Mesmin et ses disciples bordelais, fervents d'un culte interdit par l'Eglise, les aurait ensuite reniés et aurait poussé la malignité jusqu'à les envoûter. La flagellation infligée devait le contraindre à retirer ses maléfices.
Quand les journaux parlèrent de cette histoire héroï-comique, on eut peine à la croire. On ne pouvait s'imaginer qu'en plein XXe siècle, il y eut encore des gens assez crédules pour ajouter foi aux vieilles pratiques du moyen âge. Pourtant rien n'était plus vrai et c'est une preuve étrange de la force des superstitions que celle qui nous est donnée par les disciples de Marie Mesmin.
Avant de connaître sa renommée actuelle, celle-ci était simplement concierge à Bordeaux, au no 13 de la rue du Trente-Juillet. En 1907, en revenant d'un pèlerinage à Lourdes, elle rapporta une statuette de plâtre qu'elle installa dans sa loge et bientôt prétendit que cette statuette miraculeuse versait des larmes. Il n'en fallut pas plus pour que Marie Mesmin avec quelques fanatiques groupés autour d'elle fondât un nouveau culte, celui de Notre-Dame des Pleurs. C'est en vain que l'autorité ecclésiastique, justement émue, interdit ces pratiques et fit même transporter dans un couvent la statue miraculeuse (qui, de ce jour, ne pleura plus). Les autres s'entêtèrent sous leurs superstitions. Ils remplacèrent la Vierge par un Enfant-Jésus non moins surprenant puisque de lui, disait-on, s'exhalaient des parfums délicieux. D'autres fanatiques augmentaient le nombre des dévôts. L'argent afflua. Marie Mesmin quitta sa loge pour une belle propriété située au no 24 du boulevard Pierre ler où une véritable chapelle fut consacrée au nouveau culte. Une première fois, un prêtre syrien, Mgr. Sapounghi eut à se repentir de s'être mêlé à ces pratiques peu orthodoxes. Il fut flagellé, à Nantes, comme le devait être dernièrement, et pour les mêmes raisons, l'abbé Desnoyers. Enfin l'aventure de celui-ci, frappé à coups de corde par une troupe composée de deux hommes seulement et de dix femmes, est pour prouver qu'il ne faut pas rire de trop près avec les démonomaniaques, surtout du sexe féminin.
Cependant cette aventure n'est pas sans provoquer des réactions. A Bordeaux, les curieux affluent autour de la demeure de Marie Mesmin. Il y eut mieux encore : après une première manifestation des étudiants, une seconde, toute spontanée, de passants s'efforçant de prendre d'assaut Notre-Dame des Pleurs aux cris de «A Bas Marie Mesmin! Vive le curé de Bombon! Flagellons les flagellantes !»
Les zélatrices du culte barricadèrent la grille avec des madriers, le vieux jardinier appela a l'aide en tirant en l'air des coups de revolver. La grille toutefois allait céder quand la police survint à temps et rétablit le calme.
On entendra parler longtemps encore de Marie Mesmin et des flagellantes du curé de Bombon.
| retour 14 février 1926 |







































































