| Le Petit Journal illustré - 02 mai 1926 |
Le fait de la semaine
Le 1er Mai et les fêtes du travail.
Celles d'autrefois, celles d'aujourd'hui.
Le premier mai, comme chacun sait, est la fête du travail et la fête du travail consiste à ne rien faire..
Cette conception d'une journée pendant laquelle la vie industrielle doit être arrêtée complètement dans tous les pays du monde est d'essence purement moderne. Elle est née en Amérique il y a exactement quarante ans : le 1er mai 1886.
Nos pères avaient aussi leurs fêtes du travail. Mais elles ne tombaient pas toutes le même jour. Chaque corporation avait la sienne. Et toutes les corporations ne chômaient pas en même temps.
Les chaudronniers, par exemple, ayant pour patron saint Maur, se réjouissaient le 15 janvier; le surlendemain, 17 janvier, jour de Saint-Antoine, c'était le tour des charcutiers. Le 20 du même mois, Saint-Sébastien marquait la fête des fabricants d'armes de trait, arcs et arbalètes.
Le 3 février, les travailleurs de la laine et les bonnetiers chômaient en l'honneur de Saint-Blaise.
Le 19 mars, Saint-Joseph mettait en liesse tous les charpentiers, « escrimiers » fabricants de meubles. C'était, parmi toutes les fêtes du travail, une des plus importantes de l'année. Les charpentiers furent les ouvriers les plus fidèles à la belle tradition du compagnonnage; et ce jour-là, on les voyait défiler dans le faubourg Saint-Antoine, dans la tenue de gala des compagnons, la grande canne à la main et les flots de rubans multicolores au chapeau. C'était un beau cortège que celui-là.
Au mois de mai, c'était Saint-Honoré, patron des boulangers et pâtissiers; au mois de juillet, Sainte-Anne, patronne des couturières et des modistes.
Mais les derniers mois de l'année étaient surtout ceux où abondaient les fêtes patronales.
Le 25 octobre, Saint-Crépin, fête des cordonniers ; le 17 décembre, Saint-Eloi mettait naguère en joyeux chômage tous les travailleurs des métaux, depuis l'artiste qui exécutait les plus délicates orfèvreries, jusqu'aux robustes ouvriers qui battaient le fer sur l'enclume.
Sainte-Barbe suivait de près Saint-Eloi. Elle aussi mettait en joie une corporation de rudes travailleurs, celle des ouvriers de la marine. Quinze jours avant la fête, les douilleurs, en toutes régions, travaillaient double afin de la célébrer avec éclat.
La première célébration d'une fête générale du travail, imposant le chômage le même jour, à toutes les corporations ouvrières, eut lieu, comme nous venons de le dire, en Amérique, il y a exactement quarante ans cette année.
Le but de cette manifestation était d'obtenir la journée de huit heures.
Dans toutes les villes manufacturières des Etats-Unis, le 1er mai 1886, des cortèges s'organisèrent, promenant des drapeaux, des pancartes, avec cette inscription : «A partir de ce jour, aucun ouvrier ne doit travailler plus de huit heures par jour.»
Dans la plupart des villes industrielles, la manifestation n'eut aucune suite fâcheuse. Mais, à Chicago, le parti anarchiste, alors très violent, la fit dégénérer en bagarres.
Les années suivantes, les Etats-Unis assistèrent à de paisibles manifestations le jour du 1er mai. L'anarchie, vaincue, avait passé l'Atlantique et était allée porter son effort sur le vieux continent.
C'est au cours d'un congrès socialiste international tenu à Paris en juillet 1889 que fut décidé le principe d'une fête internationale annuelle en faveur de la réduction de la journée de travail. Sur la proposition du délégué américain du Socialist Labour Party, la date choisie fut le 1er mai à l'exemple des Etats-Unis.
Les vieux Parisiens s'en souviennent peut-être de ce 1er mai 1890... On le redoutait fort. Paris était énervé, dans l'attente des manifestations annoncées. Ces manifestations furent anodines. Un long cortège d'ouvriers en tenue de travail parcourut la ville. Quelques délégués furent autorisés à porter au Parlement le cahier des revendications du prolétariat. Et ce fut tout... Paris respira.
Le 1er mai 1891 n'eut pas laissé de souvenirs plus terribles, s'il n'avait donné lieu à la sanglante échauffourée de Fourmies. Mais Paris demeura calme comme l'année précédente.
Depuis lors, le monde ouvrier a obtenu légalement la limitation des heures de travail pour l'obtention de laquelle la journée du 1er mai avait été instituée naturellement. Il l'a obtenue sans troubles, sans révolution d'aucune sorte. La tradition du 1er mai s'en est trouvée naturellement affaiblie. Elle subsiste pourtant; mais, pour beaucoup d'ouvriers, elle ne représente qu'un jour de chômage, un jour où l'on va en famille faire son tour au bois et déjeuner sur l'herbe si le soleil printanier le permet.
Depuis un demi-siècle que cette tradition a été établie, c'est à peine si quelquefois, le premier mai, des manifestations ont dégénéré en bagarres. Et, presque toujours les gens arrêtés par la police étaient des pêcheurs en eau trouble venus de l'étranger. Les ouvriers français ont généralement prouvé ce jour-là qu'ils savaient revendiquer sans causer de tumulte, sans troubler l'ordre et sans nuire à la liberté d'autrui.
Ernest LAUT.
| retour 02 mai 1926 |







































































