| La Dépêche - 04 avril 1926 |
UN GRAND INVENTEUR MÉCONNU
Fernand Forest, père de l'automobile
Au moment où l'Amérique s'apprête à glorifier les 80 ans de Thomas Edison, parvenu au sommet de la fortune, la France s'aperçoit qu'elle aussi posséda, naguère, un inventeur de génie, lequel, bien entendu, mourut pauvre, en 1914: Fernand Forest, père de l'automobile.
Et l'on s'occupe de réparer l'injustice. On veut élever une statue à Fernand Forest.
L'initiative est prise par M. Delaunay, le président des «petits fabricants et inventeurs français», qui fut l'ami de Forest. Le président du conseil, la plupart des ministères, la guerre et l'aéronautique, l'agriculture et le commerce, les travaux publics et la marine (il est difficile de trouver un ministère qui ne relève, par quelque côté, du moteur à essence), l'Office national des inventions, le Conservatoire des arts et métiers, l'Ecole centrale, l'Académie des sciences, l'Automobile-Club, tout le monde officiel s'est inscrit. Le nombre des signatures s'élève, dès maintenant, à 18,000. Fernand Forest aura donc son monument.
Rappelons en quelques mots son œuvre.
Parti à quinze ans de Thiers, où il était apprenti coutelier, pour accomplir son tour de France, le jeune Forest n'a pas vingt ans quand il remplit, à l'usine Cail, vers 1869, les fonctions de contremaître! Là, il construit un vélo «à pédalier» pour son usage personnel et il munit ses roues de rayons «tangents» et «croisés». Cette innovation allège définitivement le cycle et lui permet de prendre tout son essor.
Et puis Forest s'attaque au moteur.
Le moteur à gaz, tel qu'il existait alors, lui semble chose grossière. Cette machine ne comporte, en effet, ni «compression» ni allumage régulier.
Beau de Rochas, un autre grand inventeur français, venait de faire connaître son fameux «cycle» à quatre temps. Il avait mis sur pied un moteur qui, décomposant les diverses phases de l'opération motrice, aspirait d'abord le mélange gazeux explosif, puis le comprimait. Au troisième temps, l'explosion. Au quatrième, l'échappement. Mais ces quatre temps, aujourd'hui classiques, n'étaient appliqués par de Rochas qu'au moteur fixe, à gaz, et à un seul cylindre.
Fernand Forest entreprend d'adapter au moteur ainsi compris, la carburation des liquides volatils tels que l'alcool, l'essence. Il invente, dans ce but, le carburateur. Et, par-dessus le marché, la magnéto. Le moteur se trouve, par là, libéré de son tuyau d'alimentation au gaz d'éclairage. Il va pouvoir se monter sur véhicule.
Le premier des véhicules sur lequel Forest entreprend ses essais est un canot : le Volapück.
Et c'est un moteur à quatre cylindres dont Forest équipe ce petit bateau.
Forest, en effet, a compris qu'il était possible d'accoupler ensemble plusieur cylindres moteurs travaillant chacun de son côté suivant les quatre temps de Rochas, mais disposés de telle manière que le premier cylindre travaille à la compression, pendant que le second fera de l'aspiration et le troisième de l'explosion et le quatrième de l'échappenment. Ainsi la. marche saccadée de l'ancien moteur à un seul cylindre est remplacée par un mouvement d'autant plus souple qu'il y a davantage de cylindres travaillant en harmonie.
Forest construisit des moteurs à 32 cylindres et même des moteurs rotatifs analogues à ceux qu'utilisent encore certains aéroplanes. Si l'on songe que tout cela, et bien d'autres choses, fut réalisé avant 1900, l'on reconnaitra que Forest mérite bien le titre de père de l'automobile et qu'il doit partager, en outre, celui de père de l'aviation avec notre compatriote méridional Clément Ader, créateur de l'aile.
Le souci du monument à Forest ne doit pas, d'ailleurs, nous laisser oublier qu'il existe une veuve du grand inventeur, vivant, à l'heure actuelle, de très modestes ressources.
Jean LABADIE.
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