| Le Petit Journal Illustré - 20 décembre 1925 |
Un vieux proverbe assure qu'une seule hirondelle ne fait pas le printemps. Toute gracieuse qu'elle paraisse, l'image est désenchantante. Par contre elle a sa philosophie, et, comme tous les proverbes, une philosophie pleine de bon sens. Elle nous apprend à nous méfier d'un seul témoin, à ne pas accepter aveuglément les assurances d'un visionnaire, même de bonne foi, à contrôler tout ce qui, inattendu, déconcertant, surprend notre raison.
Jamais conseil n'a été plus opportun qu'aujourd'hui. Parce que les peuples civilisés, au lendemain d'une guerre formidable, continuent de se débattre au milieu de difficultés sans nombre, il s'est trouvé, ici ou là, un peu partout, des prophètes de malheur pour renchérir encore sur ces sombres conjonctures. Un Américain nous a prédit la fin du monde pour le mois de février prochain. Le fakir Fhakya-Khan, on le sait, n'a guère été moins pessimiste. D'autres répètent chaque jour que nous traversons des temps maudits et, par lassitude, par manque d'énergie, par une sorte de sadisme, envisagent l'avenir avec épouvante.
Beaucoup de nos lecteurs s'en sont émus. Les nombreuses lettres qu'ils nous ont adressées le prouvent et, comme les lecteurs de ce journal ont toujours été nos amis, nous avons pensé qu'il était de notre devoir de répondre à la question le plus fréquemment exprimée par eux :
Que doit-on penser des tristes prophéties qui courent actuellement le monde ? Heureusement, nous avons, en France, des savants, des hommes de réflexion et d'étude dont la haute valeur morale égale les travaux admirés de tous. C'est à eux que nous avons décidé de nous adresser. Divisant le problème en une série de questions logiques, nous avons demandé tour à tour à ces compétences:
- Quelles chances notre humble planète a-t-elle de rencontrer dans l'espace un autre corps et d'être pulvérisée par lui?
- Si nous pouvons être tranquillisés à ce sujet, quelles chances notre beau pays de France a-t-il de voir son sol détruit par un tremblement de terre ?
- Les inventions modernes et, en particulier, la radiotélégraphie peuvent-elles provoquer un cataclysme?
- Enfin, si nous avons tout apaisement sur ces divers points, quel avenir avons- nous le droit d'envisager, au point de vue économique et social, pour notre patrie ?
Ce sont les réponses à ces questions que nous sommes heureux d'apporter aujourd'hui à nos lecteurs.
Les prédictions du fakir Fhakaya-Khan
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Une lettre de M. l'abbé Moreux Directeur de l'Observatoire de Bourges,
L'abbé Moreux, que les lecteurs du Petit Journal connaissent bien, n'est pas seulement un homme de science estimé de tous. Il a ce rare mérite de n'avoir jamais oublié, au cours de ses travaux, la foule innombrable de ceux qui, précisément parce que sans connaissances spéciales, sont hantés par les mystères du ciel. Il s'est penché vers eux, il leur a expliqué, en termes simples, faciles à comprendre, les merveilleuses découvertes faites, chaque jour, dans le «champ des étoiles». Grâce à lui, l'astronomie n'est pas restée une science hermétique, elle est devenue, à la façon française, une science vivante à laquelle les plus profanes peuvent s'intéresser.« La terre est-elle menacée? » avons- nous demandé. Voici la lettre qu'il nous
a adressée avec sa bonne grâce habituelle:
« Il ne se passe guère de trimestre que la presse européenne n'ait les plus tristes prédictions à enregistrer touchant la fin de notre planète. Inutile d'ajouter que ces nouvelles pessimistes prennent le plus souvent naissance outre-Atlantique.
» Nos bons amis Yankees, je parle des plus charitables, ne manquent jamais, lorsqu'ils nous prédisent des catastrophes, de commencer par le vieux continent européen.
» Il y aurait beaucoup à dire sur l'état d'esprit du peuple, américain dont le niveau d'instruction n'est guère comparable à celui de nos compatriotes; là-bas, les vrais savants sont rares et l'inspiration des peuples neufs ne suffit pas toujours à suppléer aux connaissances requises.
» Mais laissons ce terrain brûlant pour en venir au fait. Sur quoi sont basées ces prédictions périodiques touchant des cataclysmes dont le moindre suffirait à anéantir notre vieille Europe ?
» S'agit-il d'une fin du monde -lisez de la Terre- absolument normale ? Dans ce cas rien à craindre. Les calculs les plus sévères s'accordent à démontrer que notre système solaire est dans un état de stabilité qui durera encore des milliards et des milliards d'années.
« Mais la Terre peut mourir d'accident le seul qui soit à redouter serait la rencontre par notre soleil d'une étoile vagabonde venant jeter le désordre dans notre système. De tels phénomènes ne sont pas inouïs dans les annales astronomiques, mais les rencontres ont si peu de chances de se produire, que sur les milliards d'étoiles ou de soleils peuplant la voûte céleste, les probabilités de chocs sont pratiquement nulles: Un choc tous les deux milliards d'années environ. Et puis nous n'en sommes pas là et si une telle circonstance nous menaçait, nos astronomes qui veillent chaque nuit, comme des sentinelles aux postes avancés, ne manqueraient pas de nous avertir et nous aurions le temps a de voir venir la catastrophe.
» Reste la question d'un cataclysme partiel, quelque violent tremblement de terre engloutissant une vaste région habitée. Là encore aucune indication sérieuse. Notre planète est vieille, très vieille, elle date de 500 millions d'années pour le moins, depuis le commencement de la solidification de l'écorce terrestre, elle a eu tout le temps de consolider la croûte qui nous porte dont l'épaisseur est de l'ordre de 70 kilomètres. Or au-dessous de cette enveloppe solide, reste un état pâteux sous pression si bien que, tout compte fait, notre globe dans son ensemble offre au moins la rigidité de l'acier le plus dur. Les tremblements de terre qui se produisent dans la période où nous vivons, bien que souvent destructeurs, n'affectent qu'une toute petite partie de la surface: ils sont dus aux réajustements de l'écorce dont les compartiments jouent quelque peu les uns par rapport aux autres, mais le phénomène est toujours restreint.
» Que si l'on veut s'en tenir à la France, notre pays est, en Europe, l'une des régions les moins sujettes à caution; l'ensemble de notre territoire est nettement asismique, comme disent les géologues.»
L'abbé Moreux nous rassure donc pleinement sur les risques que peut courir notre planète dans l'espace et même sur la stabilité de l'écorce terrestre.
Sur ce dernier point, d'ailleurs, nous allons obtenir la meilleure confirmation du plus compétent des savants, en la personne de :
M. Lacroix Professeur de minéralogie au Museum, Secrétaire perpétuel de l'Académie des Sciences
M. Lacroix s'est spécialisé dans l'étude de la constitution de notre globe, éléments qui le composent, de son évolution à travers les millénaires et des séismes qui l'agitent parfois. A ce dernier titre, le Gouvernement l'a chargé de mission, à plusieurs reprises, pour étudier sur place le mécanisme des grandes catastrophes, ainsi quand à eu lieu, à La Martinique, l'éruption du Mont Pelé. C'est donc un savant en la parole de qui nous pouvons avoir la plus grande confiance. Dans son laboratoire du Museum, dans le calme quartier du Jardin des Plantes, nous avons eu la bonne fortune d'être reçu par lui. Après que nous lui. eûmes expliqué l'objet de notre visite, il nous répondit aussitôt :
«Rassurez bien vite vos lecteurs ! Les mots «tremblement de terre» ont une apparence redoutable, mais il faut les regarder en face et ne pas s'en effrayer. Vous connaissez l'appareil précis et délicat qu'on appelle un sismographe ? Cet appareil décèle les plus petits frémissements de l'écorce terrestre, partout où ils se produisent. Or, quand on suit les mouvements d'un sismographe, on s'aperçoit que la terre ne cesse de trembler, jour et nuit, à tout instant. Ces sortes de frissons font donc partie intégrante de notre globe. Lorsque je me trouvais en Poitou, en septembre dernier, je remarquai très nettement, sans l'aide d'aucun appareil, un léger soubresaut du sol. Ces soubresauts, dont la plupart des hommes ne se rendent pas compte, sont tout à fait inoffensifs.
» Je sais bien, il y a les autres, les graves, ceux qui provoquent des catastrophes. Ils sont de deux sortes, d'abord ceux qui se produisent aux alentours d'un volcan, en même temps qu'a lieu une éruption. Ceux-ci sont limités à la région qui avoisine ce volcan et ne s'étendent jamais au delà. Ensuite, ceux qui sont déterminés par un réajustement des diverses couches du globe.
» Pour ces derniers, il faut distinguer encore. Il y a deux sortes de terrains, les pays d'origine récente comme les Apennins, la Sicile, le Japon. il se produit, de temps à autre, des réajustements. Et les pays d'origine ancienne, comme la France tout entière, y compris l'Auvergne, où les tassements ont fini depuis longtemps de se produire. La France est donc, sous le rapport qui nous occupe, un pays privilégié. Elle n'a pas à craindre les mouvements produits par les volcans, puisqu'elle n'en possède pas sur son territoire. Elle n'a pas à craindre non plus les catastrophes consécutives aux réajustements, puisqu'elle est un pays de formation très ancienne, où tout, si j'ose dire, est déjà en place.»
Je me levai pour prendre congé, mais une dernière question me vint aux lèvres :
Là, assurément, je crois que les Français peuvent avoir tout apaisement pour la tranquillité de leurs toits et de leurs champs, mais un tremblement de terre ne peut-il pas être provoqué par une cause extérieure à notre globe ?
« Non, me répondit M. Lacroix, Les séismes sont toujours d'origine terrestre. On a essayé de noter un rapport entre certains d'entre eux et les phases de la lune, les taches du soleil, la situation de certains astres dans l'espace. Jamais il n'y a eu concordance. De ce côté aussi, nous pouvons dire que nous n'avons rien à redouter des influences extra-terrestres. »
Je partis d'un pied plus léger. bien que le savant éminent m'eut assuré que la terre subissait sans cesse de légers frissons, je sentais, sous mes pas; le pavé de la rue plus solide et plus solide aussi notre bonne terre de France.
Le docteur Branly de l'Académie des Sciences
Le monde entier connaît le nom de celui qu'on peut appeler justement le «père de la télégraphie sans fil», celui qui, en découvrant le cohéreur, a trouvé le moyen de capter les ondes émises par un poste et a doté l'humanité d'une invention merveilleuse et qui, demain, sans doute, sera plus merveilleuse encore. Mais il serait à souhaiter que tout le monde connût aussi l'homme à qui l'on doit cette invention. On saurait ainsi comment la science la plus parfaite et la plus pure peut s'allier à la plus admirable dignité de vie, au désintéressement, à la modestie. Ce n'est pas sans émotion que nous pénétrons dans le laboratoire du maître, situé dans les bâtiments de l'Institut Catholique, à Paris. Pour un chercheur comme le docteur Branly, sans cesse penché sur quelque formidable problème à résoudre, tout visiteur devrait être un importun. Il nous reçoit pourtant avec une bonté paternelle et bientôt nous voici assis en face du haut pupitre où il s'appuie. Tandis qu'il parle, nos regards restent obstinément fixés sur son visage où ses quatre-vingts ans font fleurir un rose délicat, presque sans rides, et sur ses yeux qui jettent des lueurs brèves derrière les verres du lorgnon.
« Ne voyez pas, dit-il, dans ma réponse le moindre amour-propre d'auteur, mais je ne me lasserai jamais de protester, il ne faut pas laisser que les ondes radio-électriques peuvent avoir une influence sur le climat et, à plus forte raison sur les catastrophes dont sont victimes parfois les pauvres humains. Les ondes produites par les postes sont en quantité infime à côté des ondes qui se produisent tout naturellement dans l'espace, et avec une intensité variable selon les saisons et les
» Tous ceux qui pratiquent la radio-phonie, même les plus simples amateurs, connaissent ce qu'on appelle les parasites qui gênent, et parfois. empêchent complètement la netteté des communications. Ces parasites ne sont pas autre chose que les ondes naturelles qui sillonnent en tous sens et à toute heure l'atmosphère. Nous vivons donc au milieu d'ondes invisibles, qui ne sont pas produites par l'homme et les ondes émises par nous ne sont même pas dans la
proportion de l'unité à un milliard.
» Puisque les premières, si nombreuses, n'ont jamais influé sur les climats, comment les secondes, en nombre infime, et toutes pareilles, auraient-elles quelque influence? A plus forte raison l'argument est vrai pour les grandes catastrophes.
» Mais, puisque nous sommes sur ce sujet, laissez-moi vous dire en quelques mots ce qui me tient le plus au cœur et qu'on ne saurait trop répéter ! On se plaint, un peu partout, du bouleversement des saisons en France, On n'a plus, dit-on, de beaux hivers, de beaux printemps, de beaux étés. A qui la faute ? A nous-mêmes, sans aucun doute.
» Oui, à nous qui, depuis cinquante ans, avons poursuivi, avec une opiniâtreté digne d'un meilleur but, le déboisement de notre sol. Le déboisement des plaines n'a pas une extrême importance. Mais le déboisement des montagnes et des collines élevées est un acte criminel qui devrait être interdit par la loi. Les arbres sur les hauteurs, ne sont autre chose, grâce à leurs racines plongées dans l'humidité du sol et à leurs branches tendues vers le ciel, que d'innombrables paratonnerres servant à décharger continuellement l'excès d'électricité de l'atmosphère. Ces paratonnerres disparaissant de plus en plus, il n'existe plus rien pour arrêter la formation de ces orages désastreux, qui perturbent les saisons.
» Répétez-le maintenant à vos lecteurs, répétez-le sans cesse : si nous voulons recouvrer le beau climat égal, tempéré, harmonieux dont la France était fière, il faut reboiser les hauteurs !
» Je sais bien que ce sont là des placements à longue échéance et l'on aime maintenant les profits immédiats. Mais je ne puis croire que les Français. aient cessé d'être de bons pères de famille, travaillant non seulement pour eux mais aussi pour leurs enfants, et les enfants de leurs enfants !
M. Georges Lecomte de l'Académie française
Lorsque M. Georges Lecomte a été élu, cette année, à l'Académie française, on a rappelé la carrière du romancier, auteur de ces beaux romans, qui s'appellent Les Valets ou Les Cartons verts, et la carrière du critique d'art, défenseur perspicace et chaleureux de l'art moderne. Mais, M. Georges Lecomte a d'autres titres à notre estime. Il n'a pas été qu'un homme de lettres. Il s'est passionné et se passionne encore pour toutes les manifestations de l'activité humaine, pour les questions économiques et sociales pour les problèmes de solidarité et d'entr'aide. Il donne lui-même l'exemple des réalisations pratiques à la Présidence de la Société des Gens de Lettres et l'on sait avec quelle haute probité il dirige l'Ecole Estienne où l'on apprend aux jeunes gens tout ce qui touche l'art de l'imprimerie et du livre.
C'est dans ce bureau directorial qu'il veut bien nous recevoir. Maintenant que, grâce aux hommes de science, nous pouvons écarter comme improbables les cataclysmes dont nous nous croyions à tort menacés, nous voulons demander à M. Georges Lecomte les raisons que nous devons avoir d'espérer dans l'avenir de la France. Après s'être recueilli un instant, il nous répond:
« Au cours de la grande guerre, nous avons traversé une crise autrement dangereuse que celle d'aujourd'hui. Les Allemands étaient à quelques kilomètres de Paris. Il s'en fallait de peu que la civilisation française fût anéantie. Pourtant, nous avons vaincu, grâce aux chefs qui se sont trouvés là, grâce aussi à la volonté, au courage, à l'intelligence de tous. J'insiste beaucoup sur l'intelligence. C'est une qualité primordiale de notre race. C'est celle qui nous permettra de triompher demain.
» Les problèmes à résoudre en ce moment sont infiniment moins graves. «Plaie d'argent n'est pas mortelle », assure le dicton populaire. Si on le veut, il sera facile d'y faire face. Quand il s'est agi, en 1914, de sauver la France, aucune famille n'a refusé de donner un père, un mari, un enfant. Refusera-t-on de donner un peu d'argent? Non, ce n'est pas possible et, grâce à ce sacrifice bien léger, la France vivra, la France prospérera.
» Parmi les indices d'une rénovation, le plus encourageant peut-être est le goût du sport, qui se répand de plus en plus parmi notre jeunesse. Le sport va faire de nous une race forte, saine, équilibrée, respectueuse de la discipline et productrice d'énergie. Il n'est pas de qualités plus utiles pour l'avenir d'un pays.
» Une seule ombre au tableau: la diminution de la natalité... Ah! si l'on pouvait faire comprendre aux Français, surtout à ceux qui ont le bonheur d'habiter la campagne, quelle faute ils commettent, non seulement contre leur pays et aussi contre leur propre intérêt, en laissant diminuer, s'écrouler peu à peu les foyers !... C'est seulement par le nombre des enfants que le problème de la main-d'œuvre peut être résolu... Mais je ne veux pas assombrir notre conversation. Vous êtes venu me demander des paroles d'espoir ? Je vous les donne.
Nul n'est plus que moi optimiste dans le destir de la France. Nous devons avoir confiance. Tout nous dit que l'avenir nous donnera raison.
Comment, après cette quadruple consultation, nos lecteurs n'auraient-ils pas l'âme plus légère et ne partageraient-ils pas la belle foi montrée par des hommes aussi éminents que ceux interrogés par nous ?
Roger REGIS




