| Le Petit Journal illustré - 29 novembre 1925 |
Il est, je crois, inutile d'insister sur l'émotion qu'avaient suscitée les prédictions du fakir Fhakya Khan. La semaine qui sépara sa première prédiction de la seconde nous parut interminable et nous étions tous exactement à l'heure pour nous rendre au deuxième rendez-vous. Notre petite troupe était constituée des mêmes personnes que lors de notre première visite.
Cette fois, ce fut le fakir lui-même qui tint à nous recevoir dès notre entrée dans son hôtel particulier. Il paraissait très fatigué, ses yeux étaient encore plus cernés qu'à l'ordinaire, et, après les souhaits de bienvenue, le professeur Desnard lui en fit la remarque:
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- «En effet, répondit en souriant le fakir Fhakya Khan, cette semaine a été particulièrement fatigante pour moi. D'abord la séance à laquelle vous avez assisté m'a beaucoup déprimé, et ensuite, j'ai reçu la visite d'un de mes maîtres de l'Inde, venu pour controler mes travaux et user de mon talent. Il m'a raconté certaines de mes visions, et je vous assure qu'elles n'ont pas été pour me rassurer ! Je m'aperçois de plus en plus que le temps presse pour mettre définitivement au point mes découvertes. Il y aura des bouleversements inouïs en Europe pour 1926, et ma première prédiction n'est pas la moins extraordinaire. Ainsi, mon maître m'a appris que je lui avais longuement parlé de l'Angleterre... Mais n'anticipons pas ! Cette fois, si vous le voulez bien, je vous ferai vivre dans le pays inconnu que j'ai entr'aperçu à la fin de mon extase, la dernière fois. J'ai longnement concentré ma pensée sur ce point, et mon travail en sera considérablement facilité. Messieurs, si voulez bien à nouveau prendre place dans mon laboratoire.»
Hatma nous attendait déjà. Nous primes nos places comme la semaine qui précéda, et en quelques minutes. selon le processus auquel nous étions déjà habitués, le fakir tomba en catalepsie, puis en transe.
L'écran nous montra d'abord pendant près de dix minutes des nuages opaques et des vagues déchainées. Le fakir paraissait se complaire dans cette vision, car il ne parlait pas, mais poussait de temps à autre des soupirs étouffés. Enfin il commença, d'une voix faible qui s'affermit peu à peu. En même temps l'écran illustrait ses révélations selon la méthode habituelle:
- «La France est comparable à une fourmilière dans laquelle on a donné un coup de pied. Le premier moment de désarroi passé, et il n'a pas duré bien longtemps, chacun s'est remis au travail, courageusement. Paris a été tellement démoli de fond en comble qu'il n'a même pas été question de le reconstruire pour l'instant. Les rares survivants du tremblement de terre ont émigré et nul ne hante les ruines de la capitale. Il est presque impossible de s'y reconnaitre, maintenant. Pourtant, si violent qu'ait été le cataclysme, il n'a pas eu une large étendue. Il s'est limité exclusivement au bassin parisien, dans sa dénomination la plus stricte. Les pouvoirs publics se sont transférés à Rouen, qui a pris, du même coup, une extension extraordinaire, et qui, de fait, sinon de droit, est la nouvelle capitale de la France.
Or, cette ville est en fête aujourd'hui. La France, même meurtrie par la séisme, veut prouver au monde qu'elle est une grande nation, et elle envoie une nouvelle expédition vers le continent polaire. C'est le commandant Charcot, l'illustre explorateur, qui la commande.
Seulement, il a abandonné pour rette fois le Pourquoi-Pas son yacht habituel. Depuis des mois, dans le plus grand secret, il préparait un modèle de dirigeable, et c'est avec cet appareil de son invention qu'il va tenter une exploration systématique des terres avoisinant le Pôle Nord.
Le dirigeable est posé sur la Seine, en aval du transbordeur. Il est immense 300 mètres de long au moins, et brille au soleil comme une masse d'argent, Voilà le commandant du bord et les six hommes qui l'accompagnent. Tous ont des traits énergiques et une flamme passionnée se reflète dans leurs regards.
Là, sur l'estrade, le Président de la République. Le commandant Charcot lui parle. Nous les écoutons :
- «Mon dirigeable, le En-Avant, est construit en un alliage d'aluminium de ma composition, aussi léger que ce métal, mais plus malléable et d'une résistance huit fois supérieure. Mon appareil est capable d'affronter les pires tempêtes atmosphériques et, en cas de panne, il tiendrait l'eau comme le meilleur navire. Il est tout entier gonflé à l'hélium et j'emporte avec moi une génératrice de ce gaz, bien plus maniable que l'hydrogène. J'ai aussi des vivres pour un an et je resterai constamment en communication avec le continent grâce à mon posto de T.S.F. Monsieur le Président, je pars sans aucune inquiétude.»
- «Les adieux, les derniers souhaits... Majestueusement, le En avant s'envole, accompagné jusqu'aux cieux par un formidable hourra! Rapidement il diminue, il disparait à l'horizon, gagnant la haute mer après avoir survolé Le Havre».
Le fakir s'arrêta à nouveau et, sur l'écran, réapparurent les vagues et les nuages. Sa voix commençait à devenir moins claire et il reprenait souvent haleine. Visiblement, il se fatignait. Pourtant il reprit bientôt :
- «Il faut suivre ce dirigeable. Il inaugure une ère nouvelle dans l'histoire du monde. Il passe au-dessus de la Grande-Bretagne. Pauvre Grande-Bretagne !... Ah! si... Mais non, ce n'est pas à elle que je dois m'attacher, mais au commandant Charcot. Son voyage se continue sous les meilleurs auspices. Chaque jour il envoie de ses nouvelles. Le voilà en vue de la banquise. Il survole les terres les plus désolées, couvertes seulement de neiges et de glaces. Bientôt, il atteindra le Pôle, il explorera systématiquement l'immense continent encore inconnu.
Un nouveau radio,
Sommes sur la piste d'une découverte formidable, malgré une légère panne. CHARCOT.
- «Puis plus rien... On n'entend plus parler de lui, pour des mois, pour toujours, peut-être ! Cherchons-le dans l'immensité de la banquise. »
Et tandis que le fakir Fhakya Khan se taisait, l'écran était tout entier occupé par une solitude blanche, chaotique, aux contours terrifiants: la terre polaire. Quelques phoques, quelques pétrelles, un ours blanc, furent les seuls êtres vivants rencontrés dans cette prodigieuso randonnée à travers l'Avenir. Tout à coup, un point qui, au fur et à mesure qu'on avance, se précise. Il est reconnaissable maintenant : C'est le En-Avant, étendu dans une plaine de neige. Le commandant Charcot et ses compagnons se sont construit un igloo, une cahute de neige. Ils tiennent conseil, et leurs visages reflètent la terreur et la stupéfaction. C'est le chef de l'expédition qui parle. Vous l'entendez:
Le ton de la voix du fakir changea aussitôt. Positivement, ce n'était plus lui qui parlait, mais le commandant Charcot. Le professeur Desnard, qui connait bien l'illustre explorateur, en tressaillit.
- «Ce qui nous arrive dépasse toute imagination. Si nous n'étions isolés à des milliers de kilomètres d'êtres humains, nous parlerions certainement de sabotage. Un incident de moteur sans conséquence nous oblige à atterrir. Il est trop tard pour commencer la réparation, et nous la remettons au jour prochain, Pendant notre sommeil, nous n'entendons aucun bruit et le lendemain je m'aperçois que notre ballon est complètement dégonflé de son hélium, que la génératrice de ce gaz est démolie! Nous voilà donc immobilisés par un ennemi invisible, dans une zone polaire où jamais un homme ne s'est aventuré»
- «Ils délibèrent. La discussion est animée. Enfin, on décide d'envoyer un nouveau message de T.S.F., et, en attendant une colonne de secours, de rester sur place. On construira des abris sous la neige, on protégera le plus possible le En-Avant des tempêtes de neige: En rampant, les sept Français sortent de l'igloo. Ils poussent un cri. Le commandant sort son revolver et le décharge en courant. Ses compagnons le suivent... Puis plus rien, un immense silence, le grand silence blanc ! Nous somines victimes d'une hallucination ! Non, c'est impossible. Tous nous avons vu la même chose, de petits êtres, semblables à des nains, ont disparu à notre approche. Nous les avons vus, de nos yeux vus!
Y aurait-il des Esquimaux dans cette région perdue? Alors, ils sont bien civilisés. La machine à hélium a été démontée avec une incomparable adresse.»
Encore une fois, Fhakya Khan se tait. Rien n'apparaît sur l'écran, puis un décor étrange s'y dessina.
C'était une chambre métallique, sans ornement, occupée par un lit de fer et des sièges métalliques. Une lumière douce baignait toutes ces choses, et pourtant il n'existait ni fenêtres ni portes, ni ampoules électriques. Dans le lit, un homme dort... Peu à peu, il se réveille, l'air absolument effaré. C'est le commandant Charcot.
Il se lève, examine avec inquiétude sa prison; une chose surtout l'étonne, c'est la douce température, à laquelle il est déshabitué depuis son départ. II cogne au mur. Il appelle... Il n'a pas le temps de s'impatienter. Un panneau invisible s'abat et, par l'entre-baillement, un petit être fait entrée. Le commandant reconnaît un de ceux contre lequel il a tiré, avant son étrange sommeil. Ils se regardent en silence, et l'explorateur se demande avec angoisse à quelle espèce animale il a affaire. Un homme peut-être ! Mais dans ce cas, quel homme étrange ! Il mesure au plus 1 m. 30, et ses yeux occupent plus de la moitié de sa figure: Des yeux immenses qu'il est impossible de regarder en face, tant ils brúlent d'un feu intérieur. L'être a pour vêtement une sorte de combinaison très ajustée, qui le recouvre tout entier et qui paraît d'une substance indéfinissable, une sorte de métal souple comme de la soie.
- «Mon commandant, je m'excuse de vous avoir endormi, mais vous comprendrez plus tard nos raisons. Sachez pourtant que vous êtes notre hôte et non pas notre prisonnier.»
- «Comment, vous parlez français ?»
- «Et bien d'autres langues. Mais je dois vous donner quelques explications sur notre existence. Suivez-moi d'abord, vous comprendrez mieux ensuite. »
En répétant les paroles de l'inconnu, le fakir avait pris une intonation étrange, comme la voix d'un phonographe minutieusement réglé. Il continua, tandis que l'écran précisait encore sa vision:
- «Quelle ville bizarre, un ciel bas... non, ce n'est pas un ciel, mais une voûte immense, Aucun souffle d'air, aucun bruit violent. Des petits êtres, par milliers, qui circulent sans hâte au milieu de maisons métalliques, d'un enchevêtrement de galeries. Partout des sourires, de la gaité, une curiosité sympathique pour le commandant. Certains petits hommes volent à l'aide d'un appareil très simple. Ils parlent peu, mais échangent plutôt des signes. Ils paraissent tous heureux. Ni máles ni femelles, ils se ressemblent tous, sont vêtus pareillement, reposent à peine sur le sol, intermédiaires entre des hommes et des ombres.
Lorsque le guide a bien joui de la surprise de son hôte, il l'emmène sur une vaste place, où les petits hommes accourent par milliers et, au milieu d'un silence absolu, il explique à M. Charcot :
- «Sur notre existence, qui doit vous paraître surprenante, nous vous donnerons toutes explications, et au cours de votre séjour, que nous vous ferons le plus agréable possible. Nous sommes des hommes comme vous, mais des hommes qui ont subi, depuis des millénaires, une évolution toute différente de la vôtre. Vous connaissez la légende de l'Atlantide, ce continent qui a disparu sous les flats ? Ce n'est pas une légende. L'Atlantide disparut en effet, mais quelques Atlantes parvinrent à échapper au désastre. Par le Groenland, ils s'aventurèrent vers le Pôle, et ce sont nos ancêtres.
Quand ils arrivèrent dans les terres polaires, il y a des milliers d'années, le climat, quoique rigoureux, n'était pas implacable comme maintenant. D'autre part, ils avaient emporté avec eux quelques-uns des secrets de l'Atlantide, qui était civilisée à un degré dont vous n'avez même pas idée.
Isolés du reste du monde, vivant 200 à 300 ans, n'ayant aucun ennemi à combattre, ne connaissant pas la lutte pour la vie, ils travaillèrent d'arrache- pied à approfondir cette civilisation. Et c'est pourquoi vous voyez notre existence si différente de la vôtre et si heureuse.
D'abord, nous avons trouvé le secret de nous nourrir sans manger, grâce à l'absorption de comprimés que nos chimistes tirent directement des substances radio-actives du sol. De ce fait, notre densité est devenue extrêmement faible et le moindre effort nous permet de voler dans l'air.
D'autre part, dégagés des soucis de la nutrition, nous ne connaissons presque plus de maladie, et tous nos efforts peuvent se concentrer sur les travaux de l'intelligence.
Aussi sommes-nous devenus maîtres de notre pouvoir magnétique, et il nous a suffi de vous regarder fixement, à distance, pour vous endormir, tout le temps que nous avons voulu, vous et vos compagnons.
Platon vous a enseigné que les Atlantes possédaient un métal: l'orichalque, plus précieux que l'or. C'est vrai. Or, nous avons le secret de tirer l'orichalque de tous les minéraux, qui en contiennent des particules plus ou moins grandes. Il nous sert à tous les usages: nos maisons, nos vêtements sont en orichalque, et nous pouvons rendre ce métal dur comme du granit ou souple comme de la soie. D'ailleurs nous sommes au courant de tout ce qui se passe dans le reste du monde. Nous avons des moyens d'informations que nous gardons soigneusement secrets, et, depuis l'invention de la T.S.F. nous captons tous vos messages. Dans nos bibliothèques, nous possédons presque tous vos livres, et, en leur faisant subir un traitement particulier, nous donnons temporairement votre aspect à certains d'entre nous. Alors, ils vont en Europe, et vous en êtes entourés sans le savoir, d'un réseau d'espionnage. Nous savions parfaitement que vous alliez venir, et nons vous aurions laissé tranquilles si vous n'aviez atterri à quelque distance de nos toits d'aération, car notre état, vous vous en doutez, est complètement souterrain. Mais nous avons craint que vous reveniez en Europe conter notre existence. Nous nous verrions exposés à votre conquête, à une lutte sans merci, et c'est pourquoi nous croyons préférable de vous imposer une hospitalité viagère.
- Je suis votre prisonnier ?
- Comme vos six compagnons et un certain nombre d'autres explorateurs, tel Andrée, dont nul chez vous ne reçoit de nouvelles. Vous retrouverez aussi, parfaitement heureux, des navigateurs. Combien de vaisseaux, qu'on croit perdus corps et biens, ont été captés par nous, qui dirigeons certains courants à notre gré. En effet, nous sommes très friands de parfums, et comme les végétaux ne poussent pas chez nous, il faut nous les procurer coûte que coûte. Nous nous en fournissons sur les bateaux que nous soupçonnons d'en porter. Voilà l'explication de bien des naufrages...»
Mais à ce moment, le fakir poussa un profond soupir, et les images de l'écran se brouillèrent. Certainement, allait commencer une crise semblable à celle de la fois précédente. Pour la prévenir, notre directeur fit signe à Hatma. Celui-ci prit le fakir dans ses bras et le conduisit sur la table d'opérations, où il le réveilla rapidement. Après les adieux, il fut convenu que la semaine prochaine le sort de la Grande-Bretagne ferait l'objet de la vision de Flakya Khan, Nous ne manquerons pas, bien entendu, de tenir nos lecteurs au courant.
Pour copie conforme: M. MARTX.

