| Le journal des débats 21 septembre 1924 |
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AU JOUR LE JOUR Son Excellence Madame «l'ambassadeur » Kollontaï Notre confrère l'Illustration reproduit, dans son numéro d'aujourd'hui, une photographie documentaire aussi curieuse qu'attrayante. Nous y voyons Son Exc. Mme Kollontaï, première ambassadrice des Soviets, qui, drapée dans une lourde cape Conseil des Dix » et son gracieux chef couvert d'une toque à l'avenant, l'air grave comme il convient et la cheville impeccable, s'apprête à pénétrer, pour у remettre ses lettres de créance, dans l'admirable palais royal de Christiania. Il serait erroné, certes, de croire que Mme Kollontaï soit la première femme devant qui se sont ouvertes les portes. de la Carrière, jadis si jalousement fermées à son sexe. On sait que Mlle Stanciof, fille de l'ancien ministre de Bulgarie, occupa avant elle le poste modeste de secrétaire de légation. On a moins su que celui de premier secrétaire de l'ambassade britannique à Washington fut excellemment tenu, au cours de la dernière année de la guerre, par une exquise et très avertie jeune fille, qui y causa d'abord quelques troubles. Des collègues, qui jusque-là avaient vécu en paix, cessèrent de se parler les rapports, toujours lents à sortir des cartons, ne sortaient plus du tout toute la chancellerie n'avait plus d'yeux que pour la nouvelle Chimène de la diplomatie. Tout rentra pourtant dans l'ordre lorsque, moins de trois mois après son arrivée à Washington, le mariage de la séduisante secrétaire fut officiellement annoncé avec l'un de ses plus capables collègues et premier secrétaire comme elle. Sans doute sera-t-elle quelque jour ambassadrice. Mais elle ne fera figure, hélas ! que dans le rôle diminué de femme d'ambassadeur. Avec Mme Kollontaï, il n'en va plus du tout de même. Mme Kollontai, en effet, est aujourd'hui ambassadrice en pied et pour son propre compte; et c'est son mari, le matelot balte Dijbenko, qui remplit en l'occasion la fonction toujours controversée d'ambassadeur consort. La vie de la nouvelle ambassadrice fut, naturellement, toute pleine d'aventures. Fille d'un ancien officier supérieur de l'ancien régime, Mme Kollontaï avait opté pour la révolution avant que la révolution se fit. Elle a même, à en croire la renommée, quelque peu fréquenté les cafés de Moscou lorsque la mode n'y était point encore, et ceux où l'on faisait de la politique et de la moins bonne. En aucune occasion pourtant, elle n'a oublié ni ses origines ni ce qu'une femme, souveraine par sa beauté et aussi bien par son élégance, se doit à elle-même et aux malheureux hommes qui l'approchent. Mme Kollontaï, aristocrate de naissance, révolutionnaire par élection, n'a surtout jamais été amoureuse de la pompe et du faste. N'a-t-elle pas tenu sa première réunion publique aussitôt après la chute du régime impérial sur la dunette d'un cuirassé? Et l'on sait comment tous les matelots, émus par tant de grâce jointe à une si pure doctrine sur l'abolition de la propriété et sur le communisme des femmes, furent immédiatement conquis à l'une et à l'autre et acclamèrent la belle oratrice aux cris spontanés, expression ingénue d'une admiration peut-être désordonnée mais assurément convaincue, de « Vive Madame ! » Un tel début de carrière promettait beaucoup. Disons tout de suite qu'il a tout tenu. On nous a dit déjà que l'ambassadrice s'est installée dans l'un des plus beaux immeubles de Christiania et qu'elle y reçoit, avec tout l'art et la séduction d'une Mme du Deffand, l'élite de la studieuse société norvégienne. Ses fourrures, ses robes et ses toques ont fait sensation à la Cour où elles lui ont acquis autant d'ennemis que d'amis. Elle représente magnifiquement en Norvège le gouvernement des ouvriers et des paysans. Le capitalisme norvégien est déjà, dit-on, à ses pieds. Nous-mêmes n'avons qu'à nous bien tenir. Pour peu, en effet, que Son Exc. Mme Kollontaï choisisse de parcourir les autres capitales d'Europe, il est fort à penser, voire à craindre, que les embarras de M. Herriot au sujet de la reconnaissance des Soviets, et ceux de l'assemblée de Genève quant à leur admission dans son sein se trouvent résolus, à proprement parler, en un clin d'œil. G. L. |
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