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Le Petit Parisien 16 septembre 1924


Les grandes personnes, les gens sérieux

POUR ET CONTRE

On vient de voir, à Londres, quelque chose d'assez curieux. On a vu, assemblés devant une gare, des milliers et des milliers de gosses, agités et frénétiques. Or, ces gosses, ces gamins, ces bambins avaient tous taille d'homme. Certains avaient deux mètres de haut, d'autres avaient d'épaisses moustaches, d'autres encore étaient chauves et bedonnants. Quelques-uns se soutenaient avec peine, avaient l'échine courbée et le visage raviné de rides. Tous ces mioches acclamaient un prince qui, lui, avait un air vraiment sérieux et calme.

Les moutards exaltés avaient entre vingt et quatre-vingts ans d'âge. Le prince, lui, n'avait pas encore ses dix ans. C'était le kid », Jackie Coogan, l'enfant prodige de la lanterne magique. Lui seul, dans la foule éperdue et hurlante, n'avait pas l'air d'un enfant.

Les grandes personnes, les gens sérieux ! Mon Dieu, quels grands mots ! Où sont les gens sérieux ? Où sont les grandes personnes? Et quel est l'homme grave, l'homme mûr, l'homme considérable, l'homme important qui peut se flatter de ne pas être, à certaines heures, un enfant, un tout petit enfant ? Sa gravité même, son application même à être sérieux, préoccupé, considérable, tout cela n'est-ce pas encore de l'enfantillage?

A Londres, à Paris, à Tokio, des adultes se bousculent pour voir un montard qui fait du cinéma. Les adultes qui courent après le mioche sont incontestablement des enfants, voire des mômes, de vieux mômes.

Mais les vieilles dames qui se couvrent de pierreries et de perles et qui prennent plaisir à voir briller leurs doigts desséchés et leurs pauvres gorges outragées sont aussi des bébés.
Mais le romancier chenu, qui court après la gloire comme les Londoniens ont couru après l'auto du « kid », est un pauvre enfant.
Mais les vieux messieurs de Deauville qui s'amusaient sur le tapis vert à faire de gros tas d'argent n'étaient que des gamins jouant avec du sable.
Mais l'homme politique le plus puissant et le plus redouté qui croit faire de grandes actions, qui croit prononcer de grandes paroles et qui croit finalement à sa propre autorité, à sa propre puissance, n'est qu'un bambin costumé. Il fait joujou avec le pouvoir et parfois avec un grand sabre, mais il glisse sur une peau d'orange et n'est plus rien, aussitôt, qu'un petit homme minable qui a le derrière par terre.

Un chagrin, un bobo, un faux pas, une joie inattendue, un mal subit et nous sommes tous des enfants. Et, du reste, c'est très bien ainsi.

MAURICE PRAX.


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