| L'Œuvre 21 septembre 1924 |
![]() |
|
La réalité des étoiles Quel curieux et triste état d'esprit nous révèle l'article du Temps sur le concours Filene ! On sait que M. Edward Filene, riche négociant de Boston, avait institué cet hiver un grand « concours de la paix » . Ce concours étant doté, dans chaque pays, de prix en espèces variant entre vingt mille et cent mille francs, il était facile de prévoir que les concurrents ne manqueraient pas. La question, d'ailleurs, était assez large pour intéresser beaucoup d'esprits: Comment rétablir la sécurité et la prospérité, en France et en Europe, par la coopération internationale?» Ce qui n'était pas le moins intéressant de l'affaire, c'est qu'un Américain se fût donné la peine de traverser l'Atlantique pour venir nous poser une question pareille. (II ne serait même pas inutile, pour le noter au passage, que le gouvernement parût s'en apercevoir.) Quand il traversa Paris, M. Filene me fit l'honneur de me consulter sur l'opportunité de son entreprise, et je ne lui cachai point que je ne croyais guère à son efficace. « Voilà sans doute, lui dis-je, un excellent moyen d'incliner nombre de gens à réfléchir sur le plus gros problème du temps présent; par les discussions suscitées, la publication des mémoires, les commentaires qu'ils provoqueront, vous ferez certainement aux idées internationales la meilleure publicité, et par là vous hâterez leur diffusion et leur développement; mais vous n'imaginez point, à coup sûr, que l'on trouvera la solution du problème par voie de concours. » M. Filene en convint; il se tenait pour satisfait par les premiers résultats de la propagande. Et ce n'était pas, en effet, peu de chose, s'il réussissait à créer en Europe une « agitation » spirituelle favorable à la paix. La vérité, c'est que M. Filene a fait beaucoup mieux, et je confesse ici mon erreur si j'en juge par les deux mémoires (français et anglais) déjà communiqués, ce n'est pas simplement de la littérature » que ce concours a produite: les textes ne sont pas toujours de belles phrases, fort heureusement, mais ils sont riches de suggestions pratiques et d'idées immédiatement utilisables. Ce n'est pas, il est vrai, l'avis du Temps. Il s'étonne que l'auteur du mémoire français prenne la Société des nations comme une réalité, et qu'il en attende l'organisation de l'Europe nouvelle. Le Temps ne voit dans cette conception qu'« un beau voyage au pays des étoiles ». Ce n'est pourtant qu'une « an- ticipation », comme parle notre grand romancier du rez-de-chaussée. Ce qui fait justement le principal mérite du mémoire couronné, c'est que son auteur n'ajuste pas des chimères et ne rêve pas à la lune; il essaie de prévoir l'évolution économique et sociale, qui nous mènera nécessairement aux Etats-Unis d'Europe. Mais le Temps ne veut pas entendre parler de ces billevesées, et il conclut avec mauvaise humeur : « L'étranger se tromperait fort s'il les prenait pour l'opinion dominante en France. Il nous sera permis de répondre que l'étranger ne se tromperait pas moins fort s'il cherchait dans les articles du Temps l'opinion de la majorité des Français. Et c'est peut- être une singulière façon de reconnaître la générosité de M. Filene que d'en juger ainsi les effets. Gustave Téry |
| Retour - Back 21 septembre 1924 |



