| Comœdia - 19 avril 1925 |
|
L'Atelier de Steinlen
Steinlen a laissé une œuvre assez nombreuse: peintures, dessins, croquis, études de toutes sortes, composant un ensemble qui offre l'intérêt, neuf pour ceux connaissant mal le Steinlen de ses dernières années, de faire apparaître l'artiste sous un jour nouveau.
Steinlen reste avant tout le peintre de la rue, des faubourgs, des miséreux, des ouvriers. La rue, voilà le thème de toute son œuvre; il sait en dire la joie souriante au printemps, alors que le lilas fleurit les charrettes et le corsage des midinettes (amants enlacés, chansons des carrefours 14 juillet, lampions, bals). La rue se fâche. C'est l'émeute, la muse de Steinlen brandi le drapeau rouge. La rue est en deuil. L'artiste pleure et souffre avec les miséreux, les errants sous la pluie, sous la neige.
Avec ses dessins pour le Gil Blas, ses illustrations pour les chansons de Bruant, les livres de Jehan Rictus, d’Anatole France, de Lucien Descaves; ses lithographies et ses eaux-fortes et tant de pages éparpillées dans les journaux et les revues, son œuvre apparaît solide et puissante.
Il reste le prodigieux évocateur de la rue à la fin du dix-neuvième siècle, la rue qui n'est plus celle d'à présent, la rue avant les autobus, les autos, les jupes courtes, les cheveux courts, les enseignes lumineuses, la rue 1925 enfin. Ses dessins sont datés. Il reste attaché à une époque. Tout le côté anecdotique de son art le tient captif. Pris par son sujet, il devient son esclave, il ne. le domine pas. Peut-être s'en rendit-il compte à la fin de sa vie. En tout cas, s'éloignant un peu de son thème favori, il se mit. à peindre et à dessiner pour le seul amour de la peinture et du dessin. A vrai dire, il n'avait jamais cessé de le faire, mais cet aspect-là de son œuvre est moins connu que l'autre moins populaire. Il revient à ses premières amours et étudie des chats. Le nu le retient et d'un crayon sensible et savant, il dessina la grâce robuste et saine de belles filles, tracées d'un dessin précis et solide. L'illustration de Barrabas avait indiqué son goût pour le paysage, il s'en donne à cœur joie : les routes bordées de grands arbres, des chemins creux, des fermes, des champs, des nuages; son crayon sait en quelques traits nerveux et larges évoquer des perspectives infinies.
Ainsi, loin de s'endormir sur ses lauriers, il commençait une œuvre nouvelle. Son art était trop loin de la vie électrique et moderne pour qu'il pût s'y adapter parfaitement et il avait trop de sagesse et de sincérité pour forcer son talent. Que de peintres, hélas! n'ont pas cette sagesse et cette sincérité. Steinlen couronna ainsi dignement son œuvre par de belles pages exaltant les belles choses de la vie et de la nature, s'exprimant librement dans la sérénité de sa vieillesse.
L'exposition qui précédera la vente qui sera faite à la fin du mois d'une partie de ces dessins et ces pastels fera apparaître le dernier état de l'œuvre de Steinlen. «Que ces pages, écrit Gustave Geoffroy, disent la magnifique volonté de Steinlen, son amour de la vie, sa passion de l'art, la bonté de son cœur, la haute probité de son caractère. André Warnod.
![]()
|
| retour - 19 avril 1925 |







































































