Le Petit Parisien 10 février 1924


Le troisième jour de brouillard, je fus très près d'être coulé par un paquebot. Je pouvais entendre sa sirène et le bruit de ses machines venant droit sur moi; mais le Firecrest n'avait pas de vent dans ses voiles et je ne pouvais m'éloigner de sa route.
Que pouvais-je faire d'autre que sonner. la cloche du bord et espérer que le vapeur m'entende? Pendant plusieurs minutes, il fut fort probable que j'allais partager le destin supposé du capitaine Slocum, le fameux navigateur solitaire qu'on croit avoir été coulé par un vapeur dans une tempête, mais finalement ils m'entendirent et signalèrent avec leur sirène qu'ils tournaient vers tribord.
Ce jour-là, une observation me prouva que le Firecrest avait fait vingt milles dans les dernières vingt-quatre heures, alors que je n'avais pas eu le moindre vent. Certainement il y avait un courant et je devais me rapprocher de terre..
Il y avait beaucoup de marques de l'approche de la terre le jour suivant, dimanche 2 septembre. La couleur de l'eau était différente, les marsouins étaient nombreux et j'aperçus même quelques papillons morts flottant sur l'eau. Je savais maintenant que ma navigation était correcte. J'aperçus une goélette, qui passa loin de moi.
Vers trois heures de l'après-midi du 3 septembre, j'aperçus une quantité innombrable de mouettes et en découvris bientôt la cause: à l'horizon, à 3 milles de distance, passait une goélette de pêche suivie par une véritable armée de mouettes.
La brise était très légère et pendant deux heures je fis voile vers la goélette, qui était droit sur ma route vers l'ouest. A quatre heures, ses embarcations revinrent à bord et le navire se dirigea vers le Firecrest. Je hissai alors les couleurs françaises. La goélette passa et je pus lire son nom, Henrietta, et son port d'attache, Boston.
Visite à la goélette "Henrietta "

Un de leurs canots, un doris, comme on les appelle à Terre-Neuve, se dirige, vers mon navire, et un pêcheur français de Saint-Pierre saute à bord. Je ne vous décris pas son étonnement d'apprendre que le Firecrest et moi arrivons de France, Il me demande de venir à bord et de partager leur diner; aussi, laissant mon bateau se gouverner lui-même, je pars rendre visite à ces braves gens,
Je saute à bord de l'Henrietta et tombe dans le poisson jusqu'à la ceinture. Tout en regardant le pont et les pêcheurs travaillant au vidage et au nettoyage du poisson, je me souvins des descriptions que j'avais lues dans le fameux livre de Kipling, Capitaine Courageux.
Ils m'accueillirent en souriant, et j'étais heureux d'être parmi eux et d'entendre l'accent particulier de Boston; je me sentais beaucoup plus chez moi avec ces pêcheurs qu'avec les Grecs. Ils étaient de vrais marins.
Je descendis dans le poste des équipages et, pour la première fois depuis quatre-vingt-dix jours, pus goûter du pain frais et de la viande fraîche; ils ont de bons cuisiniers sur ces bateaux de pêche américains. Ils voulaient m'offrir toutes les provisions du bord, mais je refusai presque tout et n'acceptai que du pain et quelques fruits.
Arrès avoir déjeuné, je remontai sur le pont et parlai quelque temps avec le capitaine Albert Hinss, qui tenait la barre, suivant le Firecrest. C'était une sensation étrange de regarder de si loin mon navire et de le voir rester tout seul sur sa route; je commençais à craindre que le moteur de la goélette s'arrêtât, Au plus près, dans une brise légère, je ne pense pas qu'elle puisse attraper mon navire.
Le capitaine était un réel loup de mer. C'était un plaisir de rencontrer un homme comme lui, connaissant à fond la mer et son bateau. Il me donna une carte du banc Georges, le grand territoire de pêche à l'est de l'île Nantucket, et un rouleau de fil à voile.
J'appris que ma position obtenue par mes propres observations était absolument correcte.
A ce moment, le brouillard devenait de plus en plus dense et, par moments, le Firecrest disparaissait à ma vue. Je commençais à être inquiet et me fis amener à bord par deux pêcheurs. Je leur donnai les bouteilles de cognac que les offlciers du vapeur m'avaient offertes. Les pêcheurs retournèrent vers la goélette et au moment où nous échangions nos signaux d'adieu sur la corne de brume, le brouillard très épais nous cacha les uns aux autres.
Ma visite à l'Henrietta fut un intermède plaisant dans mon voyage, J'étais très intéressé par les pêcheurs autant qu'ils l'étaient eux-mêmes par le long voyage du Firecrest.
Le calme trop plat

Avec le moindre vent, je n'aurais pas au mettre plus de quelques jours pour entrer dans le détroit de Long-Island, qui est seulement à 200 milles du banc Georges, mais les jours qui suivirent furent généralement calmes avec quelques souffles de brise qui poussaient le cotre pendant une heure ou deux pour le laisser ensuite immobile sur une mer d'huile.
La marée, très forte sur le banc, ramenait par moments le Firecrest en arrière pendant que je réparais mes voiles. La plupart du temps, j'étais en vue de quelques bateaux de pêche.
Les baleines effrayées
En me servant de la carte du banc que le capitaine m'avait donnée et en sondant constamment, je passai au travers des bancs de sable de Nantucket. J'aperçus un jour un couple de petites baleines à peine plus grosses que le Firecrest; j'en tirar une avec mon Winchester, mais il y a très peu de place vulnérable chez une baleine. Elles furent tellement effrayées qu'elles se sauvèrent à une vitesse d'au moins 20 nœuds.
Ce fut le matin du 10 septembre que je découvris l'Amérique et l'ile de Nantucket; la première terre aperçue depuis la côte africaine, quatre-vingt-douze jours auparavant. Contrairement à ce que tout le monde pourrait croire, je me sentis un peu triste. Je comprenais que cela annonçait la fin de ma croisière, que tous les jours heureux que j'avais vécus sur l'Océan seraient bientôt terminés et que je serais obligé de rester à terre pendant quelques mois. Je n'allais plus être seul maître de mon petit navire sur la mer Océane, mais, parmi les humains, prisonnier de la civilisation.
Le jour suivant, je passai à travers une flotte d'innombrables petits bateaux de pêche à moteur. Mercredi 12 septembre, j'eus le plaisir de rencontrer une partie de la flotte des Etats-Unis faisant de grandes manoeuvres au large de Newport. C'était un spectacle merveilleux et j'admirai beaucoup les rapides destroyers se déplaçant en ligne à une vitesse de plus de trente nœuds.
J'avais décidé de m'approcher de New- York par le détroit de Long-Island, car je ne voulais pas passer à travers la rivière Est.
L'arrivée

Pour la première fois depuis trois semaines, je trouvai une forte brise près des îles Block, le 12 septembre, et, le soir, j'étais entré dans le détroit, quittant l'Océan avec regret.
Il y avait de nombreux vapeurs maintenant. Les bateaux de passagers avec leur pont très élevé étincelant de lumières passaient toute la nuit. Pour un solitaire voyageur, ces vapeurs possèdent une grande fascination. Il était impossible pour moi, maintenant, de quitter la barre comme au large; j'étais trop près de terre et je devais faire attention à tout instant de ne pas quitter le chenal entre les bouées.
Pendant deux jours, je fis voile le long de l'île Longue, admirant les magnifiques maisons de campagne et leurs brillantes pelouses vertes.
Le détroit se rétrécit :

j'étais maintenant à l'embouchure de la rivière. A deux heures, le matin du 15 septembre, je jetai l'ancre devant le fort Totten; je n'avais pas quitté la barre ni dormi depuis soixante-douze heures. La croisière du Firecrest était terminée: 101 jours auparavant j'avais quitté le port de Gibraltar. Presque à mon arrivée, une Française, femme d'un capitaine américain, vint à bord et m'offrit chez elle la plus aimable hospitalité. C'est à Fort-Totten, chez le capitaine et Mme Snidow, que j'ai terminé ce récit. Mais, malgré l'accueil inoubliable qui me fut fait en Amérique, je ne me sens pas chez moi sur terre. J'ai hâte de repartir et je pense aux jours heureux du printemps prochain quand, le Firecrest ayant reçu le nouveau mât et les nouvelles voiles qu'il mérite, nous partirons ensemble vers l'océan Pacifique et ses îles de Peauté. Fort-Totten, New-York, 25 octobre 1923.
ALAIN GERBAULT.

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Alain Gerbault traversée de l'Atlantique en solitaire