Le Figaro 10 février 1924 (Michelet 03)


Le programme politique de Renan, candidat aux élections législatives, eût pu être signé de Michelet. L'Italie leur dispensa une féconde inspiration. Le monde, ses honneurs et ses fêtes les rebutèrent. Le Collège de France, enfin entendit leur enseignement et les rejeta tour à tour.
Le destin a parfois de ces ironies. Ces deux existences si voisines, existences de labeur et de volupté intellectuelle, furent menées par des hommes dont la pensée est souvent en communion, mais dont les cours furent toujours étrangers l'un à l'autre. C'est ce qui explique que leurs sentiments les plus proches sont marqués d'une empreinte si dissemblable.
Il est un point surtout qui, en limitant leurs domaines respectifs, les éloigne définitivement. C'est la notion qu'ils eurent de leur personnalité. Renan, lorsqu'il se destinait à l'état ecclésiastique, avait peur da monde. Michelet, dont la dure jeunesse avait aigri l'âme, et trempé l'esprit, ne connaissait pas cette crainte, le monde ne l'effrayait pas il l'ignorait.
Rien ne peut faire mieux sentir cette divergence que leur diverse attitude en face des attaques qu'ils subissent: là où Michelet se fût indigné, Renan sourit. Michelet se défend, fulmine du haut de sa chaire, combat dans les journaux et jusque sur les tombes. Renan ironise et murmure il manquerait quelque chose à la fête de l'humanité.
En pleine querelle de l'Eglise contre l'Université, quand Michelet publia son cours sur les jésuites, Sainte-Beuve écrivait dans des Chroniques:
« On voit que si Barante est le père de l'école descriptive en histoire, Michelet est le fondateur de l'école illuminée. Jamais le je et le moi ne se sont guindés à ce degré. C'est menaçant. Qu'en dites-vous? »
Ces quelques lignes surprennent et attristent même un peu. Le critique qu'était Sainte-Beuve n'aurait point dû se permettre une telle erreur d'appreciation. Ce qu'il prenait pour un abus de personnalité, c'est toute la méthode de Michelet, méthode qui fait sa gloire la plus certaine. Loin du scepticisme de Renan chez qui de je et le moi s'abritent derrière la modestie du doute, de l'impossibilité de connaître, et de la poésie de l'évidente incertitude, Michelet affirme et s'affirme.
Ce furent cette flamme et cette assurance qui lui ouvrirent l'accès de l'histoire et qui le conduisirent au bout de son histoire. Si Sainte-Beuve avait sérieusement entendu lui reprocher l'emploi de la première personne, s'il avait voulu comme il le fit pour le cours du Collège de France choisir à travers son œuvre les passages les plus caractéristiques à cet égard, il eût rempli des volumes.
La longue promenade que fit Michelet à travers les âges et les pays abonde en impressions personnelles. La vérité historique, à laquelle il croyait, contrairement à Renan, disparaît presque par moments sous l'amas de ses passions. Chaque époque, chaque événement, chaque homme, évoqué dans ce silence des archives qu'il aimait tant, nous parviennent à travers lui; partout où il a cru mettre la lumière, il a simplement mis son cœur.
Ses préfaces eussent offert à Sainte-Beuve l'occasion de s'indigner plus profondément. Michelet semble n'y parler que de lui-même. Ses pensées, ses goûts, ses mélancolies, ses louanges y reviennent sans cesse et comme inséparables de son œuvre.. Il aimait d'ailleurs ces préfaces : dans chaque nouvelle édition d'un de ses ouvrages, il ne changeait rien au texte, mais le plaçait a nouveau. La Révolution française, qui fut peut-être son plus grand bonheur, a-t-elle besoin d'un commentaire?
Chaque année, écrit-il, lorsque je descends de ma chaire, que je vois la foule écoulée, encore une génération que je ne reverrai plus, ma pensée retourne en moi.
L'été s'avance, la ville est moins peuplée, la rue moins bruyante, le passé plus sonore autour de mon Panthéon. Les grandes dalles blanches et noires retentissent sous mes pieds.
Il n'est pas jusqu'au Panthéon qui ne soit sien! Mais ce qui explique tout, c'est que la Révolution aussi est sienne :
Tu vis... Je le sens chaque fois qu'à cette époque de l'année mon enseignement me laisse et le travail pèse et la saison s'alourdit... Alors, je vais au Champ-de-Mars, je m'assieds sur l'herbe séchée, je respire le grand souffle qui court sur la plaine aride.
La Révolution sans doute, mais aussi toute l'histoire, et la France elle-même. Elles sont plus que siennes et il s'identifie avec elles. Tour à tour, et chaque fois également sincère il sera l'homme de tous les siècles, plein de vie et plein de mort, selon sa propre expression, mais aussi, au gré des temps, plein d'amour ou plein de haine.
Renan, lorsqu'il abandonna sa vocation ecclésiastique, obéissait à un doute, à des pensées purement intérieures. Michelet, sans renier une longue et grande admiration, s'éleva contre l'Eglise à cause de Des Garets, dont les pamphlets ne l'épargnaient pas. Comme dans son histoire, Michelet prit une attaque générale pour une offense personnelle il garda pour lui ce qui s'adressait à tant d'autres.
Pareillement, son penchant pour le peuple vient de sa jeunesse, malheureuse, pauvre, et dénuée de soleil. Sa haine de l'Empire n'a point d'autre cause. Et lorsque, cheminant dans la cathédrale de Reims, il vit dans une guirlande de suppliciés la misère du peuple opprimé par les rois, c'est son enfance, l'imprimerie familiale où l'argent venait peu, la mort de sa mère à qui il ne put assurer de repos stable dans un lambeau de terre trop coûteuse, qui envahirent son cœur et le briserent.
L'histoire de France? Mais c'est lui, et ce n'est que lui. Peu habitué aux grandes improvisations devant un public nombreux, ne s'écriait-il pas : « Je suis sûr de ne pas rester court parce que ce que je raconte, c'est moi!»
D'école illuminée, il ne peut en être question. Michelet a pu apprendre à ses élèves l'usage nouveau des archives, il a pu leur enseigner à s'attacher au lien étroit qui unit l'homme et la terre et les modifie l'un par l'autre. Mais il n'a pu leur donner son âme.: et c'est elle qui le conduisit.
J'ai passé à côté du monde, dit-il, et j'ai pris l'histoire pour la vie.
Non, il ne se trompa point. L'Histoire fut à proprement parler sa vie, sinon la vie. Son Histoire de France est sa meilleure biographie. Ses souvenirs, ses lettres ne sont que l'accessoire."
Jules Simon, qui fut son élève, et l'aimait et le connaissait bien, disait, en une formule remarquable: « Rousseau pour se confesser écrit l'Histoire de Rousseau, Michelet pour se confesser écrit l'Histoire de France. »
François Montel.
Les cinquante ans d'amitié de Michelet et de Quinet
Dans une lettre du 9 septembre 1868, après quelques réserves sur certaines appréciations historiques de Quinet, Michelet ajoutait « Je n'en ai pas moins rendu justice à votre beau livre (il s'agissait de la Création); j'ai rappelé notre fraternité d'armes de 1843 et notre immuable amitié que rien ne peut altérer dans ce monde, ni dans les mondes ultérieurs.»
Cette solennelle déclaration, partie d'un cœur qui ne savait pas se donner à demi, résume aussi L'histoire d'une de ces unions spirituelles, dont on ne trouve que de rares exemples dans l'histoire des lettres car elle exige des âmes exceptionnelles. Cette amitié ne devait se dénouer ici-bas que par la mort du grand historien de Jeanne d'Arc, le 9 février 1874, suivie à treize mois de distance par l'ami qui, lui aussi, avait consacré toutes ses forces intellectuelles et morales au culte de la patrie et de la liberté. Elle avait duré près de cinquante ans sans que le moindre nuage ait jamais troublé leur ciel toujours serein.
C'est qu'elle s'était nouée aux jours de leur jeunesse ardente, lorsque, à l'aurore de leur carrière Michelet avait vingt-sept ans, Quinet vingt-deux, tous deux brûlant pour la recherche du même enthousiasme qui devait les unir, ils se rencontrèrent chez le grave philosophe Cousin. Le père de l'éclectisme aimait les jeunes, mais essayait fort patelinement de décourager ceux en qui il pressentait de futurs rivaux de sa gloire. Et c'est ce qui arriva en l'occurrence, ainsi que le narre Quinet lui-même, en une plaisante anecdote, où il nous présenle Cousin s'essayant à détourner l'activité de nos jeunes amis vers des travaux de compilation obscure dont il aurait enrichi son propre butin.
La Révolution de 1830, qui survint bientôt, ouvrait aux deux écrivains libéraux des horizons illimités, et leur activité littéraire s'en trouve multipliée. C'est l'époque où Quinet compose son Introduction à la philosophie de l'Histoire, son Prométhée et son Ashaverus, sorte d'épopée mystique, a-t-on pu dire, de l'humanité en travail et avide d'enfanter un Dieu ! Pour Michelet, quelle heureuse floraison de travaux et d'œuvres! Tandis qu'il supplée Guizot à son cours d'histoire de la Sorbonne, il donne à la fois son précis et les premiers volumes de cette monumentale histoire de France, qu'il devait poursuivre dix années durant pour la conduire seulement à la fin du moyen âge!
Puis viennent les radieuses années de l'enseignement, jallais écrire de la prédication, au Collège de France, véritable apostolat que ces deux grands hommes allaient entreprendre chacun à sa manière, mais les yeux fixés sur un idéal commun auquel ils étaient passionnément attachés. Quinet enseignait l'Histoire et les institutions de l'Europe méridionale, enseignement qu'il avait inauguré à l'Université de Lyon et grâce à l'appui de Michelet.
Michelet lui-même, élevé d'abord par un heureux choix à la direction des Archives nationales, puis nommé professeur d'histoire et de morale au Collège de France, fit de cet enseignement nouveau un véritable apostolat en faveur de la démocratie bien comprise; il devait en sortir ce beau livre du Peuple, prélude de son admirable Bible de l'humanité. Mais surtout, du haut de ces deux chaires jumelées, partaient de vibrants appels qui trouvaient leur écho dans une enthousiaste jeunesse. Toutes les nationalités opprimées: Italiens, Polonais, Hongrois ou Tchèque, étaient assurées d'entendre tomber de cette tribune, qui portait loin, des paroles d'encouragement et d'espérance.
Mais le gouvernement de Juillet voulut refréner cette liberté de l'enseignement supérieur qu'il avait pourtant consacrée par de retentissantes nominations au Collège de France. Villemain, ministre de l'instruction publique, se refusa longtemps à une mesure que Guizot accomplit en frappant Quinet, le plus audacieux des deux maitres. Il exigea la suppression du terme Institutions dans le cours sur l'Europe méridionale; c'était le décapiter. Quinet se refusa à la suppression et fut suspendu en 1846.
L'exclu accepta le jugement qui renforça son ascendant sur la jeunesse libérale. Michelel, d'ailleurs, se chargea de venger son ami en affirmant 'la pérennité de leurs communes aspirations. « Je parlerai, dit-il en ouvrant son cours, de la patrie et de la nationalité. » Le gouvernement de Juillet dont les jours étaient comptés, n'osa pas frapper l'historien déjà célèbre, et Michelet put poursuivre son enseignement jusqu'en 1851, époque où le coup d'Etat devait le confondre de nouveau avec son ami dans la persécution, sinon dans l'exil. Mais, auparavant, les deux grands hommes avaient pu goûter une nouvelle période de joie et d'exaltation heureuse. La Révolution de février 1848 venait de redonner pour un temps l'essor à la pensée libre. Quinet, réintégré dans ses fonctions, rouvrait son cours non au Collège même, trop étroit pour contenir la foule de ses auditeurs, mais dans le grand amphithéâtre de la Sorbonne. Son entrée, comme celle de Michelet, debout à ses côtés, fut accueillie de multiples hourras. Prophètes! prophètes ! » leur criait-on de toutes parts, et certes Quinet l'avait été au sens propre du mot, en dénonçant dans une brochure parue vers 1842 les ambitions naissantes de la Prusse vers l'hégémonie, ses préparations lointaines de guerre, et même ses visées sur des parties de notre territoire.
Mais déjà, selon l'expression d'Hugo, Napoléon perçait sous Bonaparte. Alors que Michelet, tout entier à ses travaux, avait décliné naguère toute candidature, Quinet, qui est entré dans la carrière politique et représente sa province à l'Assemblée, est frappé le premier et le plus rudement. Son cours est supprimé, il est inscrit en tête des listes de proscription, il doit prendre le chemin d'un exil que, comme V. Hugo, il se refusera à rompre, malgré les instances de Michelet, après l'amnistie impériale en 1862. D'abord réfugié à Bruxelles, avec les grands proscrits du coup d'Etat, dont j'ai conté l'histoire dans un livre récent, puis à Veytaux, en Suisse, il y fera montre d'une puissance de travail qui excitera l'admiration même de ses adversaires, et publiera, en plus d'autres grandes œuvres philosophiques et morales, cette longue étude sur Marnix de Sainte-Aldegonde, le patriote flamand dont Michelet, un peu partial peut-être, écrira:
«C'est l’oeuvre la plus forte du temps, la plus virile.» Quant à Michélet, ayant refusé le serment de fidélité à l'Empereur, il fut révoqué de sa chaire d'histoire sans être contraint au départ, mais il se considéra désormais comme « prisonnier à l'intérieur ».Successivement domicilié à Mantes, puis à Paris même, avant que sa santé ne l'obligeat à rechercher le climat de la Suisse ou de l'Italie, il demanda lui aussi l'oubli à un travail acharné. C'est l'époque où il mélange à ses absorbants travaux d'histoire, ces charmants essais d'histoire naturelle poétique l'Oiseau, l'Insecte, la Montagne, ou ces nobles ouvrages d'éducation : Nos Fils, la Bible de l'Humanité, dans lesquels il commente avec quel enthousiasme d'apôtre ! les plus heureuses idées de Rousseau et de Pestalozzi. Enfin éclate dans un ciel déjà tourmenté le coup de foudre de 1870, et après Sedan voici la proclamation de la Troisième République. Les deux amis séparés par l'exil, puis par le siège de Paris, sentent leur coeur battre à l'unisson; les malheurs d'une patrie adorée leur rendent moins vive la joie de la liberté reconquise. Pourront-ils se revoir? Pas même. Il est une lettre de Michelet fort pathétique, car elle est la dernière (28 juin 1871) que la veuve d'Edgar Quinet a recueillie dans l'ouvrage consacré pour elle à la longue amitié et à la correspondance des deux grands hommes. Michelet y parle de son noble. pamphlet la France devant l'Europe, qui l'a aidé à supporter les tristesses du présent; il se déclare incapable de « réinlégrer Paris tel que l'ont fait les Barbares payés par l'argent de Bismarck et des aveugles fanatiques., » L'eût-il voulu qu'il n'eût pu accomplir le voyage. Peu après il tombe gravement malade à Florence. Les médecins diagnostiquent une ossification du cœur et conseillent le climat plus régulier d'Hyères. On y transporte l'illustre écrivain, qui y achève de mourir, le 9 février 1874. Une grande lumière venait de s'éteindre ! Par une coïncidence douloureuse, deux années plus tôt, en 1872, Quinet avait été marqué par le destin. Député à l'Assemblée de Versailles, il tenait à accomplir jusqu'au bout le mandat qu'il avait accepté. Il eut encore la force d'élever une protestation véhémente contre la cession de l'Alsace-Lorraine; puis, terrassé par le mal, tomba, à son tour, le 27 mars 1875.
Les deux amis s'étaient enveloppés, pour mourir, dans le linceul de la patrie.

Maurice Wolff.