Le Figaro 10 février 1924 (Michelet 01)


Un grand romantique
Cet enthousiasme, cette illumination de l'esprit, ce dessillement que dépeint Augustin Thierry contant sa première lecture des épisodes guerriers des Martyrs de Chateaubriand, combien d'écrivains ne les ont-ils point ressentis, plus forts, plus prolongés, plus vibrants, à la première lecture de l'Histoire de France de Michelet.
De n'avoir point multiplié au bas des pages les références, à la fin des tomes les appendices, Michelet a paru à certains plus brillant que solide. «Historien certes, a-t-on dit, poète surtout ! » La politique a eu quelque part à ce jeu d'opinions. Talion! car Michelet a fait de la politique. Illusion aussi ! Michelet est un de ceux qui ont ramené l'histoire à l'étude des sources. Mais c'est un résurrecteur. Son imagination évoquait tout le relief et le pittoresque du passé. Ce chef de section aux Archives, dans ce cimetière des documents, éveillait les morts. Il modelait leurs statures et leurs masques avec précision, Le timbre de son style avait les accents de cuivre de la trompette de l'ange dans la vallée de Josaphat. Les esprits scientifiques honoraient la sûreté de ses méthodes. Quand le sec Guizot eut besoin de se faire suppléer au Collège de France, ce fut Michelet qu'il choisit (1834).
Le dépouillement d'archives de Michelet est énorme ! M. Aulard en a montré l'étendue. Cette documentation prévoyait des œuvres qu'il n'eut pas le temps d'écrire.
Erudit, Michelet est au surplus un grand romantique. Il est un de ceux qui ont introduit dans notre littérature, le rythme, l'image, la vue d'ensemble, la vie plastique, la mise en décor juste des passions, la perception des collectivités. Ame sensible, cloche sonore, reflet de tout, harpe éolienne! Mais aussi condensateur, penseur, philosophe! La plupart des objections qu'on lui adresse procèdent de ce qu'il a partout substitué au verbalisme le lyrisme, au vocabulaire technique l'évocation de la phrase rythmée, presque de l'ode. Après qu'il eut vivifié l'Histoire de France, résumé les bibles de l'Humanité, il prit un microscope et étudia l'infiniment petit. Il y apporta la même fièvre.
Cette ardeur, cette force d'image et ce don de synthèse alarmaient des esprits plus classiques. On connaît le propos de Mérimée. Guizot entre à la bibliothèque de l'Institut. Il y trouve Mérimée traçant des dessins audacieux. « Que diable faites-vous là, cher ami? », et Mérimée de répondre : « J'illustre le cours de votre suppléant. »
La leçon de Michelet avait porté sur le symbolisme des dolmens, des obélisques, et aussi des cavernes et des grottes, sièges aux époques primitives de cérémonies religieuses; il en avait décrit le sens mystique et humain et parlé du culte de la naissance et de l'amour en phrases que n'eût pas contresignées Gui- zöt.
Ces cours de Michelet qui ont fanatisé la jeunesse de son temps, il les prononçait avec lenteur et sur un ton de cantilène. C'est l'expression d'un de ses auditeurs, Jules Levallois, qui a tracé une silhouette de Michelet à ce moment d'efflorescence du génie : « Ossature des joues et des mâchoires fortement marquée, tenue grave et un brin coquette, moitié professeur, moitié homme de l'ancien régime, s'exprimant dans la conversation de cette allure cadencée et chantante de sa parole publique. Une fatigue de la poitrine le contraignait à scander sa phrase. Malgré qu'il ait écrit de belles pages sur la joie, on ne l'a jamais vu rire » Pour d'autres, son masque rappelle un peu le Voltaire de Houdon. Ce masque est mobile, strié de rides précoces. Ses cheveux ont blanchi quand il avait à peine trente ans, ce qui donne un singulier contraste avec la jeunesse des yeux, d'un bel éclat noir. Le portrait de Chenavard qui était chez Michelet rue d'Enfer, le représente frêle et émacié, mais il était résistant et robuste.
On vante sa courtoisie, son ordre, son exactitude. Il a des amis et des plus fidèles. L'affection entre lui et Quinet est fraternelle. Elle débute lorsque Michelet a vingt-sept ans. Aucun nuage n'est passé sur leur confiance et leur dilection. Il n'a pas que des amis de longue date. Il est infiniment accueillant et cela lui réserve parfois des surprises, des désagréments.
Il est en Suisse. Il prépare la Montagne. C'est au moment où il s'est passionné de science et qu'il a délaissé les chartes et les chroniques historiques pour le microscope. Quiconque s'occupe de sciences naturelles lui devient cher. Il a fait connaissance par hasard d'un homme doux, affable, épris d'entomologie. Des personnes du pays s'étonnent: «Savez- vous qui vous recevez ?» « Mais un homme intéressant !»« C'est le bourreau de Lucerne... ».
«Nous le recevions chez nous, nous l'avions invité à s'asseoir à notre table. Mieux que cela : à partager notre microscope! C'était le bourreau du canton ! » s'exclame douloureusement Michelet. Sa conversation abonde en formules frappées. Il en impose le souvenir à ses élèves comme d'aides-mémoire évocateurs. Qu'est-ce que la Grèce ? La Grèce est une étoile! elle en a la forme et le rayonnement ! C'est, je crois, Jules Claretie qui citait de lui le propos suivant: La véritable écriture, c'est l'écriture française. Remarquez que l'O forme justement le cercle que la terre décrit autour du soleil.
Tout n'a pas été imprimé de ces leçons dont beaucoup ont été des improvisations chaleureuses et éloquentes. Des auditeurs ont gardé un souvenir charmé de certaines de ces évocations. Un dialogue, au cours d'une leçon qui dura sept quarts d'heure, met en scène Scipion l'Africain et Térence. A Scipion triste et désolé, se plaignant que Rome ne soit plus Rome, que les vieux Romains accueillent, parmi eux, à leurs droits, à la vie publique, des étrangers, des voisins, Térence répond en saluant l'univers qui entre dans les murs de Rome pour la grandir, l'humanité élargissant le clan. Le propos célèbre : Homo sum et nihil humani me alienum puto, prend, dans le commentaire de Michelet, un grand sens politique et historique. En même temps Michelet fixe les débuts d'une vaste évolution historique et en précise la date plus avant que ne l'avaient pensé d'autres historiens. Il est heureux de noter un moment de réconciliation des races. N'a-t-il pas dit qu'il avait déjà écrit les réconciliations des dieux et des hommes, de l'homme avec lui-même, la réconciliation de l'homme avec la femme dans l'amour et qu'il dirait la réconciliation de l'homme avec l'homme avec Dieu.
Cet amour de l'humanité, ce désir de fraternité des êtres et des peuples, ce lyrisme social et familier a subi, un certain moment, quelque défaveur. On a raillé les hommes de 48 et leurs illusions généreuses ont semblé naïves, encore qu'elles soient une magnifique imploration à un meilleur avenir.
Michelet, qui se reconnaissait le don des larmes, avait celui de l'émotion communicative. Il apparaît un être de bonté, et c'est un signe à sa gloire d'être devenu tel après avoir débuté dans la souffrance et la gêne: On sait que son père, imprimeur, avait été ruiné par un décret de Napoléon Ier qui ne voulait plus que soixante imprimeurs en France. Le père de Michelet était parmi les supprimés. Il avait fallu, même pour ne solder que les dettes d'une entreprise arrêtée en pleine activité, travailler à bas prix pour des imprimeurs autorisés à maintenir leurs firmes. L'imprimerie des Michelet était basse et obscure. Une cave, dit il. Le père était pris par les courses du dehors, la mère malade, s'étant improvisée brocheuse, coupait et pliait; le grand- père épuisé, vaquait à la presse. Michelet enfant, composait. Sa jeunesse fut dure. Il y eût pu contracter des habitudes d'observation caustique et des rancunes : il s'épanouit en solidarité. Ce furent ses qualités d'enthousiasme qui le sauvèrent. Elles lui rendirent toujours service. Il a conté que Victor Cousin, alors très puissant, voulait s'occuper de son avenir, et, ne manquant pas de finesse, avait démêlé quelque égoïsme dans les propositions de Cousin qui l'invitait à élaborer une édition de Saint Bernard qui lui eût pris une dizaine d'années. Mais, des honneurs étaient au bout. Il lui eût fallu renoncer, au moins ajourner, de réaliser ses rêves d'évocation historique. Il refusa. Il eut les honneurs tout de même. Il eut même les honneurs de la Cour, ayant été chargé d'enseigner l'histoire aux princesses, filles de Louis-Philippe. Il n'avait pas encore pris toute sa carrure politique et républicaine. Ardent, il n'est pas sectaire. Sa lutte célèbre contre les jésuites comporte des haltes humoristiques.
Il avait habité rue des Postes. Le logement était pourvu d'un jardin. Le jour de la naissance de sa fille, il y avait planté un cerisier. Il quitta la rue des Postes, où ses ennemis vinrent s'installer. « Ils ont mon cerisier », grondait-il en souriant.
A-t-il rempli pleinement son rêve ? Il eût voulu être un homme d'action, jouer un rôle plus pratique. Il disait avant la révolution de 1848: « Je vois la France s'abîmer comme une Atlantide! Pendant que nous sommes là à nous quereller, le pays enfonce! » Evidemment il eût voulu y pouvoir remédier. Il eût souhaité être un héros. Son admiration totale était vouée à Garibaldi. Il eût aimé à en égaler les errances guerrières, à porter la liberté dans tous les coins du monde, ! Il s'est lamenté, comme Baudelaire, de ce que l'action n'est pas la soeur du rêve. A cet échec de ses ambitions, nous avons gagné de beaux livres.
Son influence sur les écrivains de notre temps n'est pas facile à déterminer, parce qu'elle est générale et diffuse. Mais il est aisé de la saisir chez un Maurice Barrès (la participation des morts à la vie cérébrale), chez un Paul Adam dont le premier beau livre, Etre, prend ses sources dans la Sorcière et qui a pu penser à lui, en écrivant son chef-d'oeuvre, la Ville Inconnue, dans sa recherche des raisons d'héroïsme de la race.
Il n'est guère possible de se souvenir de Michelet sans songer à Quinet, à leurs entretiens sur la terre d'exil, où Quinet s'était installé assez largement, entretiens ponctués par les cris du sansonnet à qui on a appris à clamer: «A bas l'Empereur!», à leur communion intellectuelle, à cet admirable poème d'Edgar Quinet, Ahasvérus qui, dans notre histoire littéraire, fournit le maillon de la chaîne entre les Martyrs et la Tentation de Saint Antoine.
Michelet et Quinet sont des figures fraternelles et puissantes. Si un jour un historien, imitant Michelet, commence une leçon ou un chapitre en disant ou écrivant « Le Grand Siècle... je veux dire le XIX!» il associera Michelet à Quinet, à Hugo, Delacroix, Balzac ou Stendhal.
Gustave Kahn.
Les plus belles phrases de Michelet
Mme la comtesse de Noailles
Comme chez Barrès, la pensée et l'érudition de Michelet sont portées sur une orchestration si constante, qu'il serait facile de composer un volume des plus belles phrases de ce grand lyrique, mais non d'en citer une seule, Chez ce magnifique poète en prose, égal en génie à Victor Hugo lui-même, les vers abondent. A la fin d'un chapitre sur le printemps polaire, où il décrit la gigantesque lutte de l'azur et des glaces, il nous conte, avec cette familiarité auguste toute baignée de paternel amour, l'union des formidables mammifères. Et, retraçant la difficulté qu'ont à se réunir, parmi l'hostilité de la nature, les baleines, il écrit:
« Dans un si grand accord, on dirait un combat!»
Cette émouvante description, qui a pourtant fait rire, ne résume-t-elle pas, en somme, toute la cruauté de l'amour ?
M" Gérard d'Houville
La plus belle phrase de Michelet sera toujours pour moi celle-là que mon père prononçait jadis en riant et posant sa main sur mes cheveux noirs
« Sombre comme la nuit et, comme elle, peu sûre... »
M. Henri de Régnier de l'Académie Française
La plus belle phrase de Michelet, je ne le sais pas, mais je la chercherais bien volontiers dans les cinquante volumes qui composent l'oeuvre admirable de ce grand écrivain. Ce serait une occasion de la relire et de la trouver plus admirable encore.
M. Georges Goyau de l'Académie Française
« Souvenons-nous toujours, Français, que la patrie chez nous est née du cœur. d'une femme, de sa tendresse et de ses larmes, du sang qu'elle a donné pour nous. »
(Michelet, JEANNE D'ARC. Introduction.)
M. Camille Jullian
A mon sens, la phrase, sinon la plus claire et la mieux ordonnée, mais celle qui révèle le plus la pensée profonde de Michelet, se lit dans sa préface de 1869 à son Histoire de France:
«La France race a France, et l'élément fatal de semble secondaire. Elle est fille de sa liberté. Dans le progrès humain, la part essentielle est à la force ce vive qu'on appelle l'homme: L'homme est son propre Prométhée.
Michelet a voulu dire par là que la France, comme l'homme, peut et doit forger elle-même ses propres destinées, par la liberté morale, par le travail intensif, par le sens d'un idéal, par l'entente absolue entre ses enfants. Je ne connais pas de passage, dans l'œuvre de Michelet, plus riche d'idées, et où l'historien, à travers les fails du passé, regarde plus avant dans les desseins de l'avenir,
M. Théodore Reinach
La plus belle phrase de Michelet (et la plus courte):
« L'homme est son propre Prométhée. »
(Histoire de France, introduction de 1869.)
M. Abel Hermant
Voici, entre mille phrases, de Michelet que j'aime, une de celles que je préfère. (De la Bible de l'Humanité, chapi- tre III, la Grèce.)
«Rien de caché. Tout en lumière. Point d'arrière-scène, de crypte ténébreuse. Tout se fait en plein air, par-devant le soleil, dans le grand jour de la palestre. Ce beau génie n'est point avare, jaloux. Les portes sont ouvertes à deux battants. Approchez, et voyez. L'humanité saura comment se fait l'humanité. »
M. Paul Souday
La plus belle phrase de Michelet? Je ne sais vraiment. Son œuvre est immense:comment choisir ? D'ailleurs, ce grand écrivain vaut surtout par l'ensemble, le mouvement général, la sensibilité partout frémissante; il est moins plastique, moins condensé en images éclatantes ou en formules lapidaires que Flaubert ou même Renan.
Si vous me demandiez de vous désigner sa plus belle pensée, ce qui n'est pas absolument la même chose, je m'arrêterais peut-être à son mot célèbre, qui contient tout:
« Le grand siècle, je veux dire le dix-huitième... »
M. Fernand Gregh
Je n'hésite pas la plus belle phrase de Michelel, écrite par le visionnaire et le prophète vers 1853, et qui se trouve aujourd'hui plus vraie que jamais, c'est celle qui termine l'admirable, la pathéfique préface de sa Jeanne d'Arc, un pelit volume extrait de son Histoire de France, et qui a été dans les mains de tous les jeunes Français entre 1870 et 1890. (Je m'excuse de la citer de mémoire, n'ayant pas le volume sous la main, mais la fin est quasi textuelle):
«Si l'on faisait le compte des sacrifices faits par les diverses nations dans l'intérêt de l'humanité, celui de la France monterait jusqu'aux cieux, et le vôtre, nations, irait à peine aux genoux d'un enfant. ».
M. Jean Ajalbert
La plus belle phrase de Michelet? Je ne sais pas entre des milliers qui la surpassent....
Mais tout Michelet est dans un mot qu'il donnait en épigraphe à La Montagne:
« Remonter... »
M. Camille Mauclair
Je suis incapable de vous dire quelle est la plus belle phrase de Michelet. Toutes ses phrases viennent de l'irresistible élan d'une grande âme, et non du talent littéraire. Et chaque fois que J'ouvre Michelet, cet élan m'emporte aussitôt comme une symphonie... et jamais je n'ai pu m'arrêter à telle ou telle de ces périodes haletantes, éperdues, éclatantes. La magie est pour moi non dans la phrase mais dans la page.

M. Saint-Georges de Bouhélier
Quelle mélancolie, quelle beauté dans Ies simples phrases de Michelet:
« Des apparitions surhumaines, à réveiller les morts, vont venir, et ne seront rien. Ils voient passer Jeanne d'Arc, et ils disent « Quelle est cette fille ?... » Toute la vie humaine, résumée, là, évoquée !
(Voir la suite en 2 page.)
Son âme et son art
M. Lucien Refort, qui a bien voulu écrire pour le Figaro l'article qu'on va lire, est l'auteur d'un ouvrage considérable et très remarqué qui vient de paraître à la librairie Champion. Etudiant l'Art de Michelet dans son œuvre historique, et s'appuyant sur un répertoire de citations choisiés dans cette œuvre, M. Lucien Refort a reconstitué la façon dont Michelet a vu et a noté la réalité, étant observateur et poète; et il a analysé le moule syntaxique et le rythme du grand écrivain,
Jules Michelet n'a pas eu, comme Chateaubriand, comme Hugo, comme d'autres encore, le bonheur de vivre longtemps dans la mémoire des hommes. C'est le lot de ceux à qui leur sincérité, poussée jusqu'à l'ingénuité, á caché trop longtemps les calculs et les habiletés, Michelet, dans l'innocence du cœur, qui resta toujours sa qualité maîtresse, n'a jamais eu l'adresse de soigner sa popularité. Ses yeux, trop habitués, sans doute, à la pénombre du passé, ne savaient percer l'obscurité de l'avenir.
Michelet a été oublié, trop vite oublié. Les historiens l'ont rayé de leurs cadres, les poètes hésitent à le reconnaître pour un confrère. Entre l'indifférence des uns et la prudence des autres, il y a place pour la haine de ceux qui, oubliant ou méconnaissant les dons de l'artiste, n'ont retenu que les maladresses du pamphlétaire. Et, ce qui est le pis, c'est que les uns, comme les autres, jalousement enfermés dans leur point de vue trop particulariste, ont souvent raison...
Du mépris des historiens Michelet eût sans doute pris son parti. Cet homme qui n'a guère écrit que l'Histoire, a-t-il vraiment voulu être historien ? Qui, si l'on entend par histoire l'étude de la vie, des passions, des idées, de tout. A tel point que nul spectacle, nulle manifestation de la vie universelle ne le laissa jamais indifférent, et qu'il n'aurait pu dire lui-même s'il trouvait plus d'intérêt à examiner un roi de France ou un oiseau-mouche.
Un de ses volumes s'appelle: Bible de l'Humanité. Pourquoi ce titre ne s'appliquerait-il pas aux autres? Son œuvre tout entière n'apparait-elle pas comme une suite de dogmes, dont il ne nous appartient pas de juger ici l'objectivité ou la fausseté, mais dont il n'est jamais permis de mettre en doute la profonde et loyale conviction? Cela peut être très beau, cela risque de rester parfaitement vain, mais cela ne peut être jamais quelconque. En tout cas, cela ne ressemble guère à l'histoire. Qu'on appelle l'histoire une résurrection intégrale, ou qu'on la conçoive comme une narration pittoresque, elle reste avant tout un examen de faits et une enquête où la sensibilité n'a point de part.
Or, chez Michelet, la sensibilité est tout. Elle envahit l'œuvre, la conditionne, la dévie de son but, dicte les moyens et corrige les jugements, Michelet fait beaucoup plus songer à l'apôtre qu'au chroniqueur. De l'apôtre il eut la conviction ardente, et le don de vibrer, comme aussi l'aveugle confiance en soi, grâce à quoi l'on évite de connaitre ce qui semble étranger ou hostile à ce qu'on a dessein d'enseigner. L'apostolat est gros de risques, dont le moindre est de rester incompris. C'est ce dont Michelet semble avoir été victime. Si encore il eût eu la chance de n'être pas suivi Il lui est arrivé l'aventure la plus compromettante pour ceux dont la prétention'est de montrer une voie : ils vont vite, vers un but que seuls ils aperçoivent, et si vite, que ceux qui les suivaient, perdant leur trace, abandonment le chemin large et se fourvoient dans les sentiers de traverse.
Au reste, si paradoxal que cela puisse paraître, ce n'est pas sur le fonds de son ceuvre qu'il faut juger Michelet. Car cet écrivain eut un défaut (bien grave pour un historien) le sens critique resta toujours, chez lui, insuffisant, et parfois même il faut avoir le courage de l'avouer le sens du ridicule. C'est ainsi qu'entraîné par une sorte de mirage panthéistique, il s'est attardé à des sujets dont la fantaisie et la facile poétisation démentent le titre auquel ils voudraient prétendre. Michelet à joué, pour son malheur, trop de violons d'Ingres; la seule discipline où il ne se soit jamais appliqué est peut-être celle où il aurait le mieux réussi. N'ayons crainte de le répéter, car ce n'est pas un mince titre de gloire, il reste un de nos plus grands poètes romantiques, un des plus profonds lyriques en prose, aux côtés de Victor Hugo. Le rêve fut la source où s'alimenta de préférence son imagination passionnée; les chimères nobles et réconfortantes furent les matières sur lesquelles travailla cet homme désintéressé et convaincu.
Le rêve était, chez lui, à l'état latenf, endémique, pourrait-on dire. Il semble que le plein développement de ses facultés ait eu, comme condition indispensable, la présence d'un beau songe qu'il se créait à lui-même, et qu'il entretenait jalousement, gardant toujours ainsi un moyen d'échapper aux platitudes ou aux contresens de la vie. La seule lecture de son journal, de ses impressions de jeunesse, est significative: sa passion, platonique, pour une femme gravement atteinte, qu'il savait condamnée, ses amours de jeune homme, d'une délicatesse si élevée, le rêve enthousiaste qu'il fait lors de la naissance d'Yves-Lazare, cet enfant qui vécut deux mois, cela dénote une nature merveilleusement apte à se dédoubler, et que Michelet eut toujours besoin, à côté de la vie matérielle, d'une seconde existence, toute spirituelle.
Depuis le jour où, enfant, transi et blême, luttant contre le sommeil, tandis qu'il assemblait ses lettres devant sa casse d'imprimeur, il apercevait, par son soupirail de cave, un petit lambeau de ciel, Michelet comprit que, dans la vie aussi, il fallait quelquefois regarder par le soupirail. Plus tard, collégien à Charlemagne, il rêvait d'avenir, dans la classe de M. Andrieux d'Alba; il rêvait au musée de monuments français, lorsque, dans la demi-pénombre de ces visites tardives, il tremblait de voir les grandes ombres du moyen âge se lever tout à coup et venir lui chuchoter des mots mystérieux.
Le rêve de l'enfant se prolongea dans le rêve de l'homme, et nous a donné l'admirable Moyen Age. Un rêve aussi, la Révolution, mais singulièrement plus âpre, et qui touche au cauchemar. L'apparition qui lui chuchotait à l'oreille a changé. L'ombre fine et douce de Jeanne a fait place à la silhouette grave de Jacques, dressé sur son sillon.
Ce n'est autre chose que du symbole. L'œuvre de Michelet, ce n'est pas seulement une interprétation symboliste, c'est le Symbole même. Elle en part, elle y aboutit. Or, le Symbole, c'est l'Art, et chez Michelet, l'artiste est bien au-dessus du penseur. Le secret de cet art, on le trouverait dans sa sensibilité frémissante, dans une aptitude incomparable à ressentir de façon exquise ou terrible les émotions du dehors, et à extérioriser ensuite ces sensations profondes en des interprétations dont bien peu d'écrivains ont donné l'équivalent.
On a blâmé l'abus du symbolisme. Il faut, en effet, au symboliste, pour ne pas risquer la monotonie ou la banalité, une profondeur dans la sensation, ou une originalité dans la vision auxquelles n'atteignent que les très grands génies. Hugo ne s'est-il pas répété ? C'est inévitable. Toutefois, comme nous l'avons, indiqué ailleurs, les symboles d'Hugo et de Michelet n'ont pas le même point de départ. Le premier, dans une vision grandiose et complaisante, interprète la réalité en peintre, avec des lignes et des couleurs; le second, vibrant au contact de cette réalité, la traduit, la développe en raison de la sensation profonde il l'interprète en psychologue, avec des idées et selon des rapports moraux. Symbolisme visuel chez le poète, symbolisme psychologique chez l'historien. Hugo voyait flamboyer la rosace de Notre-Dame, rouge comme un œil de cyclope; Michelet voit s'ouvrir la croisée gothique, « l'oeil » de la cathédrale, comme un regard lourd d'espérances ou de douleur contenue. De Notre-Dame encore, Hugo apercevait surtout les proportions architecturales et l'harmonie des lignes; Michelet voyait l'esprit: Notre-Dame, c'est un livre qui raconte l'histoire de France. L'œuvre de Michelet devait être le symbole, puisqu'elle devait être la vie intégrale. Grâce au symbole, le sentiment de la vie s'élargit, pénètre tout; les domaines divers se superposent, la nature entière est associée et confondue dans une immense et splendide synthèse. A ce titre il serait possible de retrouver un lien secret (fragile, sans doute) entre les divers ouvrages de Michelet. Tout, pour cet historien, offre une matière susceptible de symbolisation. Disons tout de suite qu'il a poussé jusqu'à l'excès, presque jusqu'au ridicule, cette manie de donner à tout une interprélation psychologique.
Ses œuvres « d'histoire naturelle » où l'on ne reconnait pas plus l'historien. qu'on ne pressent le naturaliste, restent, de ce fait, des fantaisies plus curieuses qu'instructives; artificielles tout au moins, d'une envolée un peu factice, éloquence plus encore qu'enthousiasme. Maint passage de ces ouvrages fait penser à cette rhétorique. Un seul exemple entre mille, le chapitre de l'« Aile » dans l'Oiseau. L'aile, c'est le symbole de tout ce qui s'élève, est grand, ce qui permet d'échapper au prosaïsme rampant de la terre, c'est l'idéal et le ciel. Aussi faut-il que l'homme soit exclu de cette supériorité ! Une fois de plus, Michelet se révèle faux prophète. Le progrès et l'avenir lui ont donné tort, et les pages qu'il consacre aux premiers essais d'aviation nous paraissent aujour d'hui assez savoureuses.
Toutefois le reproche de procédé ne saurait guère s'adresser, en ce qui concerne les écrits historiques, qu'aux derniers volumes (tomes XI-XVII de l'Histoire de France) qui ne sont pas les meilleurs. En général, sa personnalité, si exigeante, l'a gardé des influences indiscrètes. Il n'a au moins pastiché personne, et si, à l'occasion, on rencontre dans son style des analogies, elles ne procèdent pas d'un désir d'imitation. La lecture des textes sacrés, la pratique des Anciens ou des classiques, le goût romantique ont sans doute laissé sur son esprit des empreintes profondes, mais sa passion domine tout et reste sa grande, sa seule inspiratrice, comme elle lui fournit la seule règle à laquelle il ait jamais consenti à se soumettre. On l'a, à ce propos encore, bien malmené. Les puristes lui ont reproché sa syntaxe révoltée, son vocabulaire trop accueillant. Rien de plus motivé que ces critiques, et l'on ne peut pas ne pas les formuler. Mais on ne saurait en tenir rancune à un écrivain qui eut, l'habileté de nous fournir par avance son excuse (« les paroles sortent de la plénitude du cœur »). Sa plus grande puissance, a dit Taine, fut la faculté d'être ému. Et cela fait oublier bien des choses.
Lucien Refort.